Les origines de l'art-thérapie

Répandue en France dans sa forme actuelle surtout depuis les années 1980, l'art-thérapie est traversée par différents courants. Où puisent-ils leurs sources ? Qui sont les praticiens qui se sont un jour intéressés à l'art comme outil de soins ? Ont-ils tous poursuivi le même but ?

Il n'était pas question d'art ni de thérapie, mais à une époque lointaine, les hommes se servaient déjà de rituels de guérison : on en retrouve des traces dans la peinture préhistorique, mais aussi dans le théâtre grec antique, dans l'étude des rêves des chamans amérindiens ou encore dans les mandalas tibétains…

La société occidentale a progressivement occulté ces traditions, notamment durant le Siècle des Lumières, période d'affirmation du rationnel, de l'observation et de l'interprétation scientifiques, au détriment d'une certaine forme d'intériorité.

Le principe de diversion

« Le XIXe siècle asilaire », comme le nomme le psychiatre Jean-Pierre Klein (1), fait entrer l'art dans les « maisons de santé ». Le théâtre ou la musique, par exemple, sont prescrits comme « dérivatif(s) pour le malade qui peut ainsi sortir de son apathie et de son repli au monde intérieur délirant et douloureux ». C'est le « principe de diversion ».
Soit les patients participent – le vieux marquis de Sade montait des pièces mêlant comédiens professionnels, infirmiers et asilés – soit ils sont spectateurs de bals ou d'opéras. « L'art en lui-même importe moins que la volonté par tous les moyens d'arracher la personne à la folie qui l'envahit, écrit Jean-Pierre Klein. Le piano y est proposé au même titre que le billard, la broderie ou les dominos. »

L'ergothérapie

C'est dans cet esprit de « diversion » que naît au XIXe siècle « l'occupational therapy » aux Etats-Unis, traduite en français par « thérapie de réadaptation », « ergothérapie ». dessin np 1
Il s'agit de soigner et de restaurer les capacités physiques et psychiques par le travail, l'activité, « l'occupationnel ». Les activités artistiques et artisanales sont souvent utilisées.

Parmi les praticiens à avoir développé ces thérapies en France, les psychiatres Philippe Pinel (1745-1826) et Jean-Etienne Esquirol (1772-1840).

Le mouvement de l'expression

Au XXe siècle, s'épanouit le mouvement de l'expression, porté notamment par le psychologue américain Carl Rogers (1902-1987), connu aussi pour son « approche centrée sur le patient » (Person Centered Approach) dénommée en France « méthode non-directive ». Il y affirme trois attitudes qui doivent fonder la relation patient / thérapeute : l'empathie, l'adaptation et le regard positif inconditionnel. La personne est acceptée telle quelle est, ici et maintenant. Dans ses ateliers d'expression, il s'agit d'accueillir ce qui vient sans porter de jugement et sans que le travail sur la production soit encouragée.
En France, un des héritiers de Carl Rogers est le psychosociologue Max Pagès (1926-2018).

S'ils ont récusé le terme d'art-thérapie pour définir leur démarche, ils ont contribué aux nombreux courants qui la traverse.
Pour Jean-Pierre Klein, la différence tient au fait que « l'expression soulage mais la création, et la création suivie, transforme ».

Le décryptage des oeuvres

Un autre courant place l'art au coeur d'un processus de « conscientisation » grâce au décryptage des œuvres. Les productions des malades sont analysées pour y déceler des pathologies.
Ainsi, le neurologue Jean-Martin Charcot (1825-1893) utilise une grille psychiatrique pour déceler, dans des dessins ou des peintures, les signes de maladies de leurs auteurs.
A l'instar de Sigmund Freud, les psychanalystes utilisent la « pathographie », c'est-à-dire le décryptage d'une œuvre et sa mise en relation avec la biographie de l'auteur pour une analyse psychanalytique.
Dans « la psychopathologie de l'expression », c'est l'oeuvre elle-même qui est considérée comme un des symptômes. Un système complexe de codification est mis en place avec, par exemple, une typologie de formes, de couleurs, de polices qui caractériseraient telle maladie. Claude Wiart (1929-2004) est considéré comme le fondateur de cette codification (2).

Ces courants posent plusieurs problèmes : d'une part, à l'époque, la base du décryptage était l'académisme, donc tout « manquement » à cet académisme était considéré comme symptomatique d'une maladie ; d'autre part, ils ne prenaient pas en compte les projections personnelles de l'artiste, ni la relation entre le patient et le thérapeute, pourtant fondamentale.

Pour Jean-Pierre Klein, la différence entre l'art-thérapie et « le décryptage psychologique de l'expression artistique » se situe dans la temporalité : le décryptage s'intéresse au passé, à ce qui a été fait, il est rétrospectif et renvoie à la personne telle qu'elle a été ; l'art-thérapie « s'intéresse au mouvement », à ce que va devenir l'oeuvre. Dans un processus de création, l'évolution de l'oeuvre et de son auteur sont imprévisibles ; le thérapeute ne peut s'arrêter à un instant donné.

L'art des « fous » et l'art brut

dessin np 2Parmi les origines qui ont fondé l'art-thérapie, citons également l'art « des fous » puis l'art brut. Des artistes s'intéressent aux créations produites par des personnes internées en hôpital psychiatrique. C'est l'époque de « la mythification du fou » et de l'assimilation « folie-génie » (1). Des collections sont constituées. Des livres sont publiés sur le sujet comme celui de Hanz Prinzhorn (3).
Viennent ensuite André Breton et les surréalistes, qui s'intéressent à l'expression de l'inconscient à travers la création artistique. Pour Jean-Pierre Klein, « l'influence du surréalisme (et au-delà sur l'art-thérapie) se fait mieux percevoir dans l'oeuvre et l'engagement du psychiatre Lucien Bonnafé (4), qui parle de « désaliénisme ». » « Désaliéner, c'est protester contre les aspects répressifs de la psychiatrie, mais c'est aussi reconnaître la parole du fou comme parole humaine riche de sens. » L'art-thérapie permet de mieux se saisir de cette parole.

Le peintre Jean Dubuffet s'est intéressé aux travaux de Prinzhorn et de Walter Morgenthaler (5), qui avait réuni dans sa clinique près de Bern, les œuvres d'Adolf Wölfli (6). C'est Jean Dubuffet qui a réuni sous le vocable « art brut » les créations artistiques issues de personnes éloignées des canons culturels du fait d'un internement, d'un emprisonnement, d'une marginalité sociale. Les matériaux utilisés sont sobres. L'auteur est indifférent au marché de l'art, « le créateur étant le seul destinataire de son oeuvre » (1).

S'il peut avoir des retombées bénéfiques sur l'état psychologique de l'artiste, l'art brut n'a pas cette fonction première. Il ne peut donc être considéré comme art-thérapie. En revanche, ses influences sont indéniables, notamment quant au regard porté sur les créateurs considérés comme « fous ».

La psychiatrie infanto-juvénile

Autre origine de l'art-thérapie actuelle : la psychiatrie de l'enfant. Une spécialité récente qui regroupe des pratiques très diverses, mais qui obligent à réinventer sans cesse les formes de la rencontre entre le thérapeute et le patient, les méthodes, les matières… « Le langage verbal introspectif s'avère souvent secondaire, voire impossible, souligne Jean-Pierre Klein, et l'on doit faire appel à la fiction (contes) ou aux langages non verbaux (plastiques, sonores, corporels, etc.). »
Ainsi, la psychothérapie de l'enfant fait souvent appel à la métaphorisation, notamment par le dessin. Dans une psychothérapie « classique », le thérapeute analysera les représentations en direct ou symbolisées ; il pourra échanger avec l'enfant sur l'interprétation de ces représentations.
En art-thérapie, le praticien encouragera l'enfant à développer sa fiction, lui permettra de la faire évoluer : par exemple, en le laissant faire grandir ses personnages ou disparaître les monstres…  Cet accompagnement ne vise pas à obtenir des résultats rapides, comme la disparition d'un symptôme. Il s'agit plutôt d'un « parcours symbolique faisant résolution des difficultés de la personne à travers des difficultés rencontrées dans la création, ce qui est le propre de l'art-thérapie » (1).

La contribution d'Arno Stern

Arno Stern (7) n'est pas psychiatre mais pédagogue, fondateur de l'institut de recherche en sémiologie de l'expression (l'étude des signes linguistiques verbaux et non verbaux). Il a marqué l'art-thérapie, notamment en peinture, en imaginant le Closlieu, espace idéal pour un atelier d'expression libre, et des outils tels que la table-palette (lire aussi la rubrique (Ré)acteurs) et le jeu de peindre.
Ses préceptes ont été étendus et s'adressent aussi, désormais, aux adultes.

Aujourd'hui

L'art-thérapie comprend différents mouvements qui cohabitent. Toutefois, ils tendent vers un objectif commun : permettre au participant de créer des mises en formes imaginaires de lui-même (dessin, peinture, mise en scène théâtrale, danse, marionnettes…), « des déclinaisons de son identité à travers des formes artistiques dans un parcours de créations qui provoquent peu à peu (s)a transformation ».


(1) Jean-Pierre Klein, « L'art-thérapie », PUF, 2012.
(2) Claude Wiart est le fondateur de la Société française de psychopathologie de l'expression et d'art-thérapie : https://www.sfpe-art-therapie.fr/Petite-histoire-pour-la-grande-histoire_a32.html
(3) Hanz Prinzhorn, (1886-1933), « Les œuvres plastiques des malades mentaux. Contribution à la psychologie et à la psychopathologie de la mise en forme ».
(4) Lucien Bonnafé, (1912-2003).
(5) Walter Morgenthaler, (1882-1965).
(6) Adolf Wölfli, (1864-1930) : https://www.artbrut.ch/fr_CH/auteur/woelfli-adolf
(7) Arno Stern (1924) : https://www.arnostern.com/fr/

 

Lire aussi

  • Chantal Higy-Lang et Charles Gellman, « La Gestalt-thérapie », éditions Eyrolles, 2018.
  • Alain Dikann, « L'art-thérapie pour les nuls », éditions First, 2015.
  • Anne-Marie Dubois et Corinne Montchanin, « Art-thérapie et enfance – contextes, principes et dispositifs », éditions Elsevier-Masson, 2015.
  • Jean-Pierre Klein, « Initiation à l'art-thérapie, découvrez-vous artiste de votre vie », éditions Marabout, 2014.
  • Jean-Marie Barthélémy, « De la pathographie à l'approche phénoméno-structurale en psychopathologie et psychologie de l'expression » : https://www.sfpe-art-therapie.fr/docs/27.pdf