Ecologie et numérique

« L'électronique, et donc le numérique, est incompatible avec une réelle écologie », nous dit ici Etienne Bastart, informaticien installé dans le Berry. Pourquoi ? Qu'est-ce qui empêche aujourd'hui les nouvelles technologies d'être au service des êtres humains et de leur environnement sans les aliéner ?

Un discours souvent entendu concernant les nouvelles technologies est de les présenter comme un puits de solutions, autant pour les enjeux écologiques (la dématérialisation sauvera nos forêts, les moyens de télécommunication qui réduisent le besoin de transport, etc) que pour les questions sociales (uberisation qui pourrait relancer le plein emploi, médecine à distance, offres personnalisées, etc). Pourtant, le temps ne semble pas venir à bout de ses contradicteurs dénonçant fausses promesses et société orwellienne.

Et pour cause : la consommation électrique d'Internet double tous les cinq ans ; les machines ont des durées de vie de plus en plus courtes (deux ans pour un smartphone) ; le moindre objet tend à être garni d'électronique ce qui limite son recyclage ; les principaux outils que nous utilisons sont le produit de quelques entreprises, concentrant des quantités d'informations démentielles sur nos vies et celles de nos gouvernements…
Mais un village d’irréductibles geeks (1) résiste encore et toujours... fibre optiqueEt oui, dans le village global, les hameaux retirés ne sont pas nécessairement des viviers à criminels. C'est pourtant l'un des premiers clichés qui vient quand on parle des hackers. Mais, des primitivistes fabriquant des calculateurs en céramique aux artistes numériques, c'est toute une contre culture qui se réunit principalement autour du « libre » : licences libres, logiciels libres, arts libres, bières libres, semences libres… Elle puise ses racines dans la contre culture des années soixante, qui, rencontrant l’électronique, donnera les premiers hackers. Fin des années soixante-dix, ils commencent à être confrontés à la question de la marchandisation de leurs créations. Emergera alors le logiciel libre, suivi de toute une philosophie. Malgré cela, cette contre culture reste étroitement liée à la culture dominante : Internet est principalement basé sur des protocoles libres, le système Android de Google est basé sur Linux, et l’échange libre n’est pas sans déplaire aux économistes !

L'empilement des infrastructures

Or, il est un domaine particulier dont le libre peine à s’emparer : c’est celui de la fabrication même des composants électroniques, sa matrice, mettant par là-même en défaut le sacro-saint principe du « Do It Yourself » : faites-le vous-mêmes.

Et pour cause : l’électronique, et donc le numérique, est incompatible avec une réelle écologie. Certes, l'utilisation de calculateurs dans les voitures aide à réduire leur consommation, la miniaturisation des composants permet de faire toujours plus de calculs avec moins de ressources et moins d'énergie... mais à quoi bon si nous fabriquons des voitures et des ordinateurs de manière exponentielle ! C'est ce que l’on nomme l’effet rebond. C’est lui qui nous fait rire du fait que nous n'avons pas moins de courrier postal, mais des mails en plus.

Pour prendre un exemple plus local, en 2009, est créé le syndicat mixte Berry Numérique qui a pour mission de mettre en place l’Internet haut débit, et lance la construction du réseau @tout18, avec comme base une technologie radio nommé WiMax. En effet, le réseau téléphonique sur cuivre datant de plusieurs dizaines d'années n'a que de faibles performances. A peine terminé, la fibre arrive inexorablement dans les campagnes, tandis que de l'autre côté, les opérateurs mobile achèvent d'installer la 4G, pour bientôt recommencer avec la 5G.
L'empilement des techniques réseaux montre que l'infrastructure est également très concernée par l’obsolescence liée aux usages (désuétude), suivant les désirs présentés par le système : accès à votre musique hébergée à l'autre bout du monde, communication instantanée avec vidéo depuis et vers n'importe où... Que vous soyez dans un métro à 80 km/h, dans un TGV à 300 km/h (ou même dans l'espace à 28.000 km/h !), le flux de données qui émane de vous ne doit pas être rompu, sous peine de pouvoir parfois même éveiller les soupçons.

La faute aux industriels ou aux consommateurs ?

Une autre raison est le fait que la technologie soit sous tendue par l'idée de progrès : la quantité de données échangées sur Internet double tous les deux ans. Ceci est en partie dû à l'augmentation des qualités (DVD, HD, 4K...), mais aussi au fait que chaque personne dispose de plus en plus de périphériques (le smartphone ou la tablette n'ont pas vraiment remplacé l'ordinateur ; montres et autres objets connectés se multiplient...). On pourrait choisir de s'en prendre aux industriels avides d'argent qui rendent obsolètes nos machines rapidement et nous matraquent de publicité pour nous résigner à changer notre machine ? Ou bien aux consommateurs, stupides moutons suivant la mode sans y penser ?

Mais qui de nous a pu résister au fait d'avoir un téléphone portable ? Ou bien d'avoir une adresse mail ? Ou à utiliser ces moyens de déplacement désormais si naturels que sont la voiture ou le train ? Le fait est que notre monde se construit autour de ces outils et les refuser engendre de coûteuses résistances avec des effets minimes : en tant que non-inscrit sur Facebook, je sais bien à quel point on passe pour un extra-terrestre quand on dit avoir refusé un outil par conviction. social media 4571393 960 720Et on se rend vite compte à quel point il devient central dans la société en faisant naître de nouveaux mots (like) ou en changeant le sens des anciens (amis), ou à quel point il se lie à tous les autres services que vous utilisez malgré tout.

Une association pour répondre aux questions : SIberry

Attention, il ne s'agit pas de tomber dans une attitude réactionnaire facile, seulement de décoller le progrès social du progrès technique. Par exemple, ne pourrions-nous pas envisager des systèmes de solidarités pour prendre en charge collectivement nos anciens ? Mais la tendance est plutôt à la promotion de gadgets connectés, ce qui est aussi une manière de « lutter » contre le manque de personnel médical : c'est bien connu, une machine est souvent un bon moyen de remplacer un humain. Nous le constatons de plus en plus, mais jusqu'où cela ira-t-il ?

C'est au milieu de toutes ces questions qu'est née l'association SIberry, désormais en charge de la construction et de l’animation de l'Espace Public Numérique (EPN) installé au tiers lieu le Grès des Ouches, à Morogues (2). Ses deux missions sont : transmettre des connaissances critiques sur les technologies ; proposer des outils et services à ses adhérents. Parmi les outils, on trouve les ordinateurs situés à l'étage, ainsi qu'une graveuse laser et une imprimante 3D. Quant aux services, il s'agit de conseils pour avoir un ordinateur facilement réparable ou apprendre à réparer le vôtre, installer Linux et autres logiciels soucieux de votre vie privée.

Etienne Bastart

(1) Geek : mot anglo-américain signifiant « fou de » et généralement utilisé pour désigner les passionnés d'informatique et de technologie numérique.
(2) Au Grès des Ouches, 6 Grande Rue à Morogues : 02.48.64.04.75.

 

Références