Ecouter un livre grâce aux Donneurs de Voix

Les livres ne sont plus seulement des recueils de papier. Au-delà des pages, ils se transforment en sons. Lorsqu'on les lit à haute voix, pour un enfant ou dans un cercle de lecture bien sûr, mais aussi pour les enregistrer sur un disque. C'est ce que font les Donneurs de Voix pour les personnes malvoyantes. Leurs enregistrements sont conservés dans des bibliothèques sonores. Poussons la porte de celle de Bourges...

En entrant à la bibliothèque sonore de Bourges, on sent, comme dans n'importe quelle autre bibliothèque, que tout ce qui est conservé là est précieux. On devine que derrière les vitres des étagères et dans les nombreux tiroirs de bois, se cachent des objets qui ont été réalisés avec du temps et de la passion, et qu'ils ont été classés avec soin pour, un jour, être partagés.biblio sonore 2
Mais pas besoin de marcher à pas feutrés ni de parler à voix basse : aucun usager n'est venu pour faire des recherches ou pour travailler sur un sujet en particulier ; aucun lecteur n'est confortablement installé dans un fauteuil pour découvrir une nouvelle, une revue ou une bande dessinée. Les bénévoles qui se retrouvent ici peuvent discuter librement : les usagers sont ailleurs…
La bibliothèque sonore répond pourtant parfaitement au nom de « bibliothèque » : il s'agit d'un lieu où une collection de livres est conservée et peut être empruntée. Mais des livres d'un caractère particulier, puisqu'ils sont enregistrés. Les étagères et tiroirs regorgent donc de K7 et de CD – plus de 30.000 – représentant 4.500 livres, lus, joués, déclamés par des Donneurs de Voix.

« L'association des Donneurs de Voix est née en 1972, raconte Guy Kolvinter, président de l'association à Bourges. A Lille, un membre du Lions Club (1) s'est demandé comment il pourrait aider les personnes malvoyantes issues de la guerre de 1914 et celle de 1940. Lors de la Première Guerre mondiale, notamment, nombre de soldats ont été gazés et sont devenus aveugles. Il s'est rendu compte que des personnes qui avaient aimé les livres ne pouvaient plus lire. C'est ainsi qu'est née la première bibliothèque sonore. » Progressivement, partout en France, le réseau des Lions Clubs (2) a fait son œuvre et il existe aujourd'hui au moins une bibliothèque sonore dans chaque département, 114 au total. Celle du Cher a vu le jour en 1977, sous la présidence de Georges Carnat.
Si elle reste attachée au Lions Club, l'association des Donneurs de Voix et ses bibliothèques sont autonomes.

« Aimer lire et lire ce que l'on aime »

« Donneurs de Voix »… On dit généralement d'un comédien qu'il prête sa voix à un personnage. Mais ici, il s'agit d'un don. Un acte généreux envers des personnes malvoyantes et / ou souffrant d'un autre handicap (par exemple, neurologique) qui ne leur permet plus de lire. Aucune formation n'est nécessaire ; chacun.e peut donner ainsi de sa voix, à condition d'avoir une diction claire et un peu de temps.
Lorsqu'une personne se porte volontaire, le président lui demande d'enregistrer une démonstration de dix minutes, qui sera écoutée avec les autres membres de l'association. « Dans 90 % des cas, on rectifie la vitesse, les gens lisent trop rapidement », explique Guy Kolvinter. Il faut laisser le temps aux audiolecteurs  de se former des images dans leurs têtes. Pour le reste, « il faut aimer lire et lire ce que l'on aime pour le communiquer ». « Ce n'est pas compliqué mais cela demande une attention particulière. »guy kolvinter
C'est pourquoi, l'équipe de la bibliothèque sonore n'impose jamais à un Donneur de Voix un livre. « Il faut qu'il l'ait lu et qu'il ait envie de le transmettre. Il fait une proposition et nous vérifions que le livre n'a pas déjà été enregistré. S'il y a une version par un homme, nous pouvons en faire une deuxième avec une voix de femme. Car certains audiolecteurs ont leur préférence. »

Le Donneur de Voix doit avoir son propre matériel : un micro relié à un ordinateur équipé d'un logiciel tel que Auda City. « Je remets un dictaticiel pour l'utiliser, mais il est très simple, assure Guy Kolvinter. Libre et gratuit, il permet d'enregistrer, de couper des parties qui ne conviendraient pas, de ré-enregistrer par dessus... » Le livre est ensuite transformé en format MP3 et transmis à la bibliothèque sur une clé USB. Guy Kolvinter le « nettoiera » d'éventuels bruits parasites, avant de le copier sur un CD pour l'envoyer aux audiolecteurs.
Quels types de livres sont proposés ? « Tous types, mais les tendances sont surtout aux romans et aux nouvelles. Parmi les romans, des polars et des histoires, disons, un peu à l'eau de rose… La bibliothèque possède les grands classiques, mais ça se perd un peu, les gens veulent plutôt du moderne. » Comment la bibliothèque sonore obtient-elle les autorisations des éditeurs ? « Autrefois, il fallait que chacune fasse une demande, individuellement, pour obtenir les droits de chaque livre qu'elle voulait enregistrer. Mais il y a six ans, l'association des Donneurs de Voix a négocié avec l’État pour avoir une autorisation globale, auprès de tous les éditeurs. Cela ne concerne pas les éditions étrangères, sauf si elles ont été traduites en français, bien sûr. »

Le nombre de déficients visuels en augmentation

Lorsque Guy Kolvinter est arrivé dans l'association, en 1996, une vingtaine de personnes donnaient leurs voix dans le Cher. Aujourd'hui, il n'en reste plus qu'une. Pourquoi ? « Je crois que c'est l'évolution générale de la vie. Il y a quelques années, les gens étaient plus volontiers sensibles au sort des personnes handicapées et se mobilisaient pour elles. »

Pourtant, la population vieillit et est encouragée à se « maintenir » à domicile. Selon l'INSEE (3), il y aurait en France 65.000 aveugles complets, et 1.200.000 malvoyants. Des chiffres qui augmentent, dans notre pays comme dans le monde : une autre étude, publiée en 2017, estime que le nombre de personnes atteintes de cécité et de déficiences visuelles devrait tripler d'ici à 2050, notamment du fait du vieillissement de la population (4).
La bibliothèque sonore ne s'adresse pas seulement à eux, mais bien, aussi, à toutes les personnes malades, handicapées, qui ne peuvent tenir ou déchiffrer un livre. « Pour bénéficier de notre service, il faut faire remplir, par son médecin traitant ou spécialiste, un certificat qui assure que vous n'êtes plus en mesure de lire. C'est tout. Vous nous envoyez le certificat et, une semaine après, vous pouvez emprunter des livres. Vous ne payez rien du tout : ce sont les Donneurs de Voix et les bénévoles qui paient une cotisation à l'association. Pour les bénéficiaires, c'est gratuit. »

Le développement des livres audio

On leur confie également un Victor. Un Victor ? « Ce sont des Canadiens qui ont inventé cet appareil. Il est équipé d'un système Daisy : même si vous l'éteignez et retirez le CD, lorsque vous le remettez en route, il redémarre exactement à l'endroit où vous l'avez arrêté. Cela évite les manipulations difficiles pour des malvoyants. » Chaque appareil coûte environ 350 euros. Dans le Cher, une vingtaine sont en circulation, prioritairement pour les usagers qui n'auraient pas les moyens de l'acheter eux-mêmes. En échange ? « On les encourage à faire un don à l'association, parce que c'est défiscalisé, mais on n'oblige pas. »victor
Aujourd'hui, une cinquantaine d'audiolecteurs reçoivent, chaque mois, quatre à cinq livres enregistrés de la bibliothèque sonore. En 1996, ils étaient trois fois plus. L'offre élargie dans les magasins et les médiathèques explique sans doute ce phénomène. Car le secteur du livre audio est en plein essor (lire aussi ci-dessous et la rubrique (Re)visiter).

Des actions pour se faire connaître

« Nous sommes un peu méconnus, reconnaît Guy Kolvinter, c'est surtout le bouche-à-oreille qui fonctionne. » Il craint qu'à terme les bibliothèques sonores disparaissent. « Pour pallier le manque de Donneurs de Voix, l'association nationale a créé un serveur pour que les bibliothèques téléchargent les livres. Formidable. Alors les jeunes ont dit : il faut donner l'accès directement aux audiolecteurs ! Mais c'est se tirer une balle dans le pied ! Dans ce cas, autant fermer tout de suite. » Dans le Cher, seuls les bénévoles y ont accès pour l'instant.

En attendant, pour mieux se faire connaître, Serge Tronel, le secrétaire de l'association, anime actuellement des réunions dans les maisons de retraite et les foyers-logements de Bourges (5). Celle de Saint-Satur, qui accueille plus particulièrement des malvoyants, est déjà équipée de Victor. Le président a aussi tenté de mener quelques actions : participer au forum des associations à Bourges ou écrire une lettre à tous les maires du département. « J'ai écrit à chaque maire en particulier, à leur nom… 291 communes… je précisais bien que je ne demandais pas d'argent et que le service est gratuit. Vous savez combien m'ont répondu ? Un. Un seul sur 291… »
Il ne baisse pas les bras et continue à aller là où on lui demande de présenter l'association : « Chaque année, je participe à la journée de la différence à l'école Saint-Dominique. J'interviens auprès de quatre classes de 6e et je le vois bien : les enfants, eux, pensent aux grands-pères et aux grands-mères... »

Fanny Lancelin

Pour contacter l'association des Donneurs de Voix à Bourges : 02.48.68.96.34. et www.bibson18.bourges.net

(1) Charles-Paul Wannebroucq, médecin ophtalmologiste.
(2) Lions Clubs : association internationale imaginée par l'entrepreneur américain Melvin Jones. Le but : regrouper d'autres entrepreneurs pour organiser des actions qui dépassent le cadre professionnel, mais améliorent la vie de leur communauté. La première réunion eut lieu en 1917. En 1925, lors de la convention internationale de l'association dans l'Ohio, l'auteure, conférencière et militante politique Helen Keller, sourde et aveugle, mit les membres des Lions Clubs au défi de s'engager activement dans l'aide aux aveugles et malvoyants. Cette cause a longtemps été la cause prioritaire des Lions Clubs, qui ont aujourd'hui diversifié leur aide. Plus de renseignements : http://lions-de-france.org/
(3) L'Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) a réalisé une enquête HID (Handicap – Incapacités – Dépendance) en 1988, 1999-2000 et l'a actualisée en 2008.
(4) Etude révélée par l'Agence France Presse en 2017 : https://www.thelancet.com/journals/langlo/article/PIIS2214-109X(17)30293-0/fulltext
(5) Prochaine réunion d'informations des Donneurs de Voix sur la bibliothèque sonore, mercredi 26 juin à 11 h 15 à Raynal à Bourges.

 


Des livres audio pour tous à la médiathèque

  • La médiathèque de Bourges possède un très beau fonds de livres audio, appelés ici « livres lus » : 1.300 références pour tous publics et 300 pour les personnes « empêchées de lire des livres papier » (250 pour les adultes et 50 pour les enfants).

    L'ensemble du public peut ainsi écouter sur place et / ou emprunter un choix diversifié de livres lus. « Romans policiers, contemporains, sentimentaux, livres de terroir, documentaires, recueils de poésie, textes de théâtre, souvenirs et témoignages, biographies, contes… énumère Muriel Margotin, bibliothécaire de la section adultes. En fait, nous retrouvons la plupart des catégories du livre papier. »
    Beaucoup sont enregistrés avec la voix de comédiens. Ils sont achetés auprès de différents éditeurs, certains n'hésitant plus à sortir la version audio en même temps que la version papier, tant le secteur est en plein développement.

    Autre partie du fonds : les livres lus au format Daisy, pouvant être écoutés sur un lecteur MP3 ou un Victor (lire l'article ci-dessus sur la bibliothèque sonore). Ils sont accessibles aux personnes handicapées à 80 % ou plus, aux non-voyants et malvoyants et aux « dys » comme les personnes dyslexiques par exemple. Il suffit de présenter un justificatif (carte d'invalidité ou certificat médical).astérix audiolu
    D'où provient le fonds ? « De l'association Valentin Haüy (1), avec qui nous signons une convention. En échange des livres lus, nous nous engageons à ne les prêter qu'aux personnes concernées. » La médiathèque travaille-t-elle avec les Donneurs de Voix ? « Je pense que nous sommes complémentaires. Si une personne veut un livre en particulier, elle peut demander aux Donneurs de Voix de l'enregistrer ; nous, nous avons un fonds, nous n'enregistrons pas. »
    Des DVD en audiodescription sont également disponibles à la médiathèque, ainsi que des livres imprimés en gros caractères.

    Les conditions d'emprunt d'un livre lu sont les mêmes que celles d'un livre papier : 15 documents pour ceux qui bénéficient de la gratuité (les enfants et les demandeurs d'emploi, par exemple) et 30 documents pour ceux qui paient un abonnement. « Ceux qui bénéficient de l'Allocation aux Adultes Handicapés ne paient pas », précise Muriel Margotin.
    Comme n'importe quel ouvrage du catalogue, les livres lus peuvent être réservés, sur place ou sur le site Internet de la médiathèque.

    Des nouveautés arrivent pour l'été. Muriel Margotin dévoile quelques coups de cœur, parmi lesquels, une bande dessinée lue ! « C'est la première fois que nous en avons une. Il s'agit d' « Astérix le Gaulois et la Serpe d'Or ». C'était une suggestion d'une lectrice. Il y a plusieurs voix et du bruitage, comme au cinéma. C'est très réussi. »
    Autres découvertes :
    - « Cupidon a des ailes en carton », un roman de Raphaëlle Giordano ;
    - « Le lambeau » de Philippe Lançon, rescapé de l'attentat de Charlie Hebdo ;
    - « Un bruit de balançoire », textes partagés de méditation de Christian Bobin ;
    - une biographie de François 1er, conférences enregistrées dans la série « Les figures de l'histoire » ;
    - « L'éducation sentimentale » de Gustave Flaubert, ouvrage de littérature classique ;
    - « Bitna, sous le ciel de Séoul », de Jean-Marie Gustave Le Clézio, un roman contemporain ;
    - « Au cœur des émotions de l'enfant », un ouvrage documentaire d'Isabelle Filliozat ;
    - « Deux sœurs », polar de Bernard Minier.

    La médiathèque est ouverte le mardi et vendredi de 12 h 30 à 18 h 30, le mercredi de 10 h à 18 h 30, le jeudi de 12 h 30 à 20 h et le samedi de 10 h à 17 h. Attention, horaires d'été du 9 juillet au 31 août : du mardi au vendredi de 12 h 30 à 18 h 30 et le samedi de 9 h à 12 h.
    Renseignements sur le site : https://mediatheque.ville-bourges.fr/
    Pour voir le catalogue des livres lus, tapez « disques parlés » dans la barre de recherche.

    (1) Comité Valentin Haüy du Cher : http://bourges.avh.asso.fr/