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Le Grand Barbichon Prod

C’est l’une des premières maisons de production de musiques traditionnelles créée en France : Sébastien Berthet a fondé Le Grand Barbichon Prod à Henrichemont où il est né. Depuis 2019, il y défend des groupes ancrés dans leurs terres mais aussi résolument ouverts à d’autres horizons.

Garder les pieds sur terre et la tête dans les nuages. Sentir ses racines pour les retrouver après de longs voyages et les nourrir de tout ce que l’on a appris. Habiter le territoire et rester curieux de ce que les vents y déposent...
C’est ainsi que Sébastien Berthet veut poursuivre son aventure, celle de sa vie. Bercé par les sons et les danses traditionnels depuis le ventre de sa mère, les mains dans la terre et le nez en plein air dès l’enfance, il ne peut dissocier les éléments qui l’habitent. Pour rêver, créer, conserver ce petit grain de folie nécessaire à son travail, il a besoin de puiser de l’énergie dans son jardin et la forêt, dans ce pays qui l’a vu naître il y a 37 ans, le Berry.

Sébastien Berthet est le fondateur du Grand Barbichon Prod, une maison de production et de diffusion spécialisée dans les musiques traditionnelles. Etait-ce déjà folie que d’imaginer une telle entreprise, dans un milieu dominé par les amateur·ices et où les musicien·nes professionnel·les peinaient à se rémunérer ? Non, justement, il fallait les aider, Sébastien Berthet en avait la certitude et l’envie. Quinze ans plus tard, il a su faire sa place et accompagne sept à huit groupes du Centre de la France et du Poitou. Il défend la nécessité pour les musicien·nes de s’organiser, de fonder des collectifs, d’être reconnu·es. Il défend aussi la création et l’innovation qui permettent aux musiques traditionnelles d’évoluer et de rester vivantes.

Mais quel chemin, depuis les parquets des Viguenets, le groupe folklorique local, jusqu’aux Transmusicales de Rennes ! Quelles expériences l’ont jalonné ? Quels types d’artistes acceptent aujourd’hui de l’emprunter avec lui ?

 

Folklore et / ou trad ?

Lorsqu’on demande à Sébastien Berthet quelle est sa définition du folklore, il n’hésite pas : « C’est une image figée sur un instant T, une époque, que l’on essaie de reproduire. Ça suppose de conserver certains codes. »
En revanche, lorsqu’on lui demande comment il définit les musiques traditionnelles, il laisse planer un long silence. Avant d’esquisser un léger sourire. Il sait que quoi qu’il réponde, il ne fera pas l’unanimité, tant le débat sur la question est permanent ! « Je peux dire que je travaille avec des artistes qui ont conscience du territoire où ils habitent et de ceux qui, avant eux, ont donné une identité locale à ce territoire, à travers le patois ou certaines activités par exemple. Des histoires sont nées de ça et de ces histoires, des musiques et des danses. Les musiciens trad actuels y sont sensibles, ils s’y intéressent mais ils vivent dans leur époque. Ils grandissent avec les musiques, les outils et l’offre culturelle d’aujourd’hui. Ils s’inspirent d’autres univers artistiques. Ils composent donc avec, mais aussi avec l’écho de ce qui s’est fait avant eux. Ils transmettent ce qu’ils ont appris tout en le faisant évoluer. Et la génération suivante fera de même. »

 

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Il connaît le folklore, il l’a vécu dans son corps. Enfant, il faisait partie du groupe local Les Viguenets de Morogues et dansait en costume. « Ça m’a appris des valeurs sociales. Les gens qui y participaient, comme mes parents, étaient des jeunes qui se reliaient de cette manière. Ça apportait une certaine dynamique au village. Ça m’a aussi appris le rythme de l’engagement. » Parallèlement, il apprend la guitare à l’école de musique et monte TNT (Tendance Néo Trad) notamment avec son frère Cyril (1). « Avec ce groupe, j’ai joué et voyagé partout en France ! » Une pièce de la maison familiale est transformée en studio. « Il ne s’agissait pas seulement de faire de la musique, mais aussi de créer et d’être ensemble. »

Au sein des Viguenets, les jeunes organisent leurs bals avant de créer leur propre association, Viellux. Une fois majeur, Sébastien Berthet en prend la présidence. « On organisait des bals comme des fous, sans arrêt ! Parfois à thème ; on avait une équipe rien que pour la déco ! Comme on était au lycée, on arrivait à faire venir des tas d’autres jeunes : il y avait souvent 200 personnes. C’était trop bien, j’en ai de super souvenirs ! » Ils organisent aussi un tremplin qui réunit 600 personnes et des groupes venus de toute la France. « Ils n’étaient pas seulement invités à jouer. Ils participaient vraiment à l’événement en tenant la billetterie ou le bar », souligne Sébastien Berthet. Un esprit d’équipe, collectif, qu’il a toujours souhaité retrouver dans ses projets.

 

Le temps de l’apprentissage

Las ! Il faut aller à l’école… Il parvient tant bien que mal jusqu’en 3e. Pour la suite ? Il sait qu’il aime être dans la nature. Ce sera un BEP « Espaces verts ». Il finit premier de sa classe, enchaîne avec un Bac Pro et un BTS en alternance. Le diplôme d’architecte-paysagiste se profile déjà… « J’ai arrêté en deuxième année de BTS. Vendre des plants venus de l’autre bout de la France, les arrosages intégrés, les produits phytosanitaires… Je ne m’y retrouvais pas, ça n’était pas possible. A l’époque, on ne parlait pas autant d’écologie et je ne voyais pas d’alternatives. » Il reconnaît toutefois tout ce que cet apprentissage lui a apporté : « Prendre des initiatives, monter des projets, gérer une équipe. »

En côtoyant des artistes comme le joueur de vielle Grégory Jolivet, il a compris les difficultés que les musicien·nes de trad rencontrent. « Ce qui m’intéressait, c’était le rouage entre l’artiste qui cherche à jouer en étant rémunéré·e et l’organisateur qui doit boucler le budget de son événement. C’est comme ça qu’est née l’envie d’aider les musicien·nes à vivre de leur musique. »
Sans formation adéquate mais motivé à apprendre par lui-même, il voyage pendant deux ans en France et en Europe. Pour financer ses trajets, il contacte un couvreur local qui accepte de l’embaucher, de lui apprendre le métier, et de lui laisser ses vendredis, week-ends et vacances scolaires ! « Il m’a accordé une véritable confiance, j’ai eu beaucoup de chance. » La journée, il travaille donc sur les toits ; le soir, il monte des dossiers pour créer son activité ; le week-end, il sillonne les festivals et salons professionnels pour apprendre.

 

Une démarche militante

Et comme si le sommeil ne comptait pas, il accompagne déjà Grégory Jolivet dans la recherche de dates. En 2007, il se lance avec le projet phare La Machine. Deux ans plus tard, il crée l’association Le Grand Barbichon Prod avec deux amies séduites par le projet. En 2010, iels organisent un festival à Morogues, « Le Grand Barbichon déroule sa barbe ».
A-t-il reçu un bon accueil du milieu ? « Non ! répond-il tout de go. Il y avait beaucoup de réticences et de peurs. Le milieu trad est peu professionnalisé. Il est déjà compliqué pour les musicien·nes d’être rémunéré·es alors quand tu ajoutes une part pour le producteur… Depuis dix ans, je fais un gros travail pour expliquer la démarche, une démarche militante : parce que, oui, c’est un coût supplémentaire, mais mon travail a un impact sur la qualité des projets, la vie de l’artiste, l’aura du groupe... »

 

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Son rôle est multiple. D’abord, il pose un regard artistique sur les projets des groupes qu’il suit. « Ça peut être une écoute globale sur la production de l’album ou des commentaires concrets sur l’équilibre des instruments dans telle chanson, par exemple. Mais je n’ai qu’un avis consultatif. Je n’oblige jamais à rien. Je me mets au même niveau que les musiciens. »
Il produit les albums et spectacles, recherche des résidences et des actions culturelles.
Il assure un accompagnement administratif pour que les musicien·nes touchent leur intermittence.
Enfin, il organise les tournées pour faire vivre les albums sur scène. « J’essaie de démarcher d’autres réseaux que celui des musiques traditionnelles, pour changer les a priori que les gens peuvent avoir sur ces musiques », précise-t-il. C’est ainsi que le projet électro de Grégory Jolivet avait été programmé au festival les Transmusicales à Rennes, par exemple. Le Printemps de Bourges ou les Vieilles Charrues ont aussi ouvert leurs portes.

 

Développer l’équipe

Longtemps, Sébastien Berthet a été seul mais depuis 2019, deux personnes le soutiennent, transformant Le Grand Barbichon en véritable équipe. « Le rôle de Marie est d’apporter des outils pour gagner du temps, par exemple des logiciels en ligne pour les plannings ou les contrats à distance… C’est ce que j’appelle le Grand Barbichon 2.0 ! Sarah travaille sur la communication et la recherche de financements. Elle accompagne aussi beaucoup la production des albums, ce qui me permet de me consacrer au reste. »
Accepter de déléguer n’a pas été facile : « Je suis long dans mes processus de changement. J’ai souffert pour me remettre en question. Mais grâce à elles, durant la période du Covid, ça a tenu économiquement. Si elles n’avaient pas été là à ce moment, je crois que je n’aurais pas eu la force de continuer tout seul. »
Si en France de nombreux·ses musicien·nes ont dû arrêter leur métier faute de pouvoir jouer, celleux du Grand Barbichon Prod ont tenu bon. « On les a encouragé·es à faire des actions culturelles, des concerts assis, des résidences d’écriture et de création… Bref, on voulait leur donner du sens. Pas forcément pour tenir avant la fin parce que… est-ce qu’on y est vraiment, à la fin ? Mais surtout pour garder l’émulation, l’appétit. »

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Comment s’imagine-t-il dans quelques années ? « Il faut que je fasse en sorte que Le Grand Barbichon vive sans moi un jour, il faudrait développer l’équipe. C’est souvent beaucoup d’angoisses parce que c’est une grosse responsabilité vis-à-vis des artistes. Et puis, c’est un métier où il est important de rester jeune d’esprit, de savoir prendre des risques, de garder son grain de folie. »
En attendant, la reprise est là : de 40 dates programmées au début de l’année, le voici à 140 ! Pas le temps de souffler. Et de retourner dans la nature ? « Je garderai toujours un rapport à la terre. Malgré la fatigue, je peux passer des heures, tard le soir, dans le jardin. » Pour garder les pieds sur terre et la tête dans les nuages.

Fanny Lancelin

(1) Lire la rubrique (Ré)acteur·ices.

 

Plus

  • La Machine, Bougnat Sound, Ma Petite, Ciac Boum, Le Grand Barouf… Pour en savoir plus sur les groupes suivis par Le Grand Barbichon Prod et notamment les dates des concerts, rendez-vous sur https://www.legrandbarbichonprod.com/

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