Le Centre de la Presse : l'autre vie de la presse écrite

La pièce était sombre et sentait la vieille poussière. Je n'allumai pas immédiatement la lumière et laissai mes yeux s'adapter. Progressivement, ils distinguèrent une haute fenêtre entrouverte sur laquelle on avait rabattu de lourdes persiennes en bois. Les rayons du soleil, tout comme l'air, peinaient à s'y frayer un chemin. Ils éclairaient timidement de grandes étagères installées le long des murs. Sous la fenêtre, un bureau vide et une chaise semblaient attendre quelqu'un.Pascal Roblin
J'appuyai sur l'interrupteur. Un halo blafard révéla des tas. Des tas de cartons contenant des tas de papiers, de fiches, de dossiers, de photographies classés par année ou par ordre alphabétique. Une des étagères semblait près de s'écrouler. Mon regard parcourut lentement les étagères avant de s'arrêter net : des tas de journaux. Pas de vieux journaux, non, des journaux anciens. Toute une collection du titre dont je venais de prendre la rédaction en chef, mais aussi de celui qui, historiquement, le précédait. Mes doigts effleurèrent quelques Unes. Mon coeur se serra : des champignons étaient à l'oeuvre ; impossible de tourner certaines pages sans risquer de les altérer à jamais. Ces journaux étaient en péril.

« Les journaux sont archivés au siège et vous pouvez en conserver à la rédaction. Mais depuis que nous sommes passés au numérique, nous ne les faisons plus relier. » Sitôt remise de ma découverte, j'avais appelé mon éditeur. Sa réponse me serrait un peu plus le coeur. « Ce ne sont pas des journaux pour travailler, ce sont des pièces de collection, on ne peut pas les laisser comme ça », tentai-je. Mais aucun de nous n'avait de solution et nous nous quittâmes en envisageant simplement d'acheter des caisses d'archivage dignes de ce nom pour ralentir le processus de détérioration.

Chaque matin, je passais devant cette petite salle pour accéder à mon bureau. Je ne pouvais pas oublier ces journaux qui attendaient derrière la porte, témoins de l'histoire locale. A force de recherches, je finis par trouver celui qui allait pouvoir m'aider. Et c'est ainsi que par un bel après-midi ensoleillé, un camion se stationna devant la grande fenêtre, les persiennes s'ouvrirent et apparurent les yeux pétillants d'enthousiasme de Pascal Roblin. Il examina, avec semble-t-il un mélange de plaisir et de désolation, les exemplaires que je lui présentais, et s'en alla avec toute la collection en promettant d'en prendre grand soin. Je me sentis soulagée.

________________________________________________________

Près de 500.000 journaux et revues

________________________________________________________

Samedi 30 mars 2019 – 11 heures – Le Châtelet

CDP 5Cinq ans plus tard, les yeux de Pascal Roblin pétillent toujours autant lorsqu'il se trouve devant un tas de journaux anciens et, surtout, lorsqu'il en parle. Sa passion, la presse écrite, l'a amené non seulement à devenir collectionneur, mais aussi à créer un lieu unique en France, qui comptabilise aujourd'hui près de 500.000 journaux et revues ! Le Centre de la Presse est implanté à Maisonnais et au Châtelet, dans le sud du département du Cher. Pour le gérer, l'association du même nom est présidée par Pascal Roblin.

Ce matin-là, je me rends sur le site du Châtelet. Il faut imaginer un ancien Ehpad (Etablissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), sur deux niveaux, dont les chambres se sont transformées en salles d'archivage. Dans chacune d'elles : des journaux classés et inventoriés ou attendant de l'être. Ce qui devait être autrefois les bureaux, les salles de réunion ou de restauration sont désormais dédiés à Courrier International, Paris Match, le Nouvel Obs, Charlie Hebdo, Le Petit Echo de la Mode, Le Berry Républicain, La Vie du Rail, Historia, Lisez-moi, Diapason...

Pascal Roblin passe d'un espace à l'autre. Ce week-end, il a organisé un chantier de bénévoles : sur la centaine d'adhérents que compte le Centre de la Presse, une vingtaine sont présents pour ranger, classer, saisir à l'inventaire de « nouveaux » titres. Avec Solange, nous nous attaquons au supplément illustré du Petit Journal. Les exemplaires qui passent entre nos mains datent des années 1890. Guidée par la voix de mon binôme, je saisis à l'ordinateur les dates, les thèmes des Unes et des dernières pages, des commentaires sur l'état des journaux… Tout ce qui servira, plus tard, à d'éventuels lecteurs-chercheurs. De temps à autre, nous nous arrêtons pour lire plus en détail une page, nous nous interrogeons sur un événement, un terme de vieux français, l'évocation d'un pays aujourd'hui disparu…

_________________________________________________________

D'une grange à une maison de retraite

_________________________________________________________

C'est ainsi que la passion de Pascal Roblin est né : en feuilletant les journaux et en découvrant avec ses yeux d'enfant les événements secouant le monde. Ce n'est pas tant l'objet, de papier et d'encre, qui l'attira, que les histoires qu'il pouvait y lire. « Je vivais en région parisienne, me raconta-t-il un jour. Mon père était conservateur de musées et historien local. Je l'ai toujours vu dans l'écriture. » (1) A l'âge de 12 ans, Pascal Roblin commence à collectionner les grands titres, à en acheter et à conserver les exemplaires les plus intéressants.
Devenu adulte, il épouse une Berrichonne et s'installe sur la commune de Touchay, dans le département du Cher. Sa collection a bien grandi. Pour la stocker, il restaure une grange.

Mais comment gérer une telle collection ? Et comment la partager ? En novembre 1993, avec des proches, Pascal Roblin crée l'association le Centre de la Presse. « En 2000, j’ai lancé un appel aux communes alentour pour trouver des locaux. À Maisonnais, on m’a proposé un vieux presbytère à l’abandon. Nous l’avons restauré avec des amis. » (1)CDP 3
Environ 800 visiteurs (particuliers, groupes et scolaires) y sont accueillis chaque année, pour y découvrir l'histoire de la presse, grâce à une exposition intitulée « De la Gazette à la tablette ». Elle se compose notamment d'anciennes Unes, dont certaines très célèbres comme celle de la première publication française, La Gazette de Théophraste Renaudot (1631) ou encore le « J'accuse » d'Emile Zola paru dans l'Aurore (1898).
A quelques mètres de l'ancien presbytère, un hangar abrite quelques collections déjà classées, issues de la presse locale et régionale, nationale et internationale, comme Le Canard Enchaîné, par exemple.

Depuis 2015, l'association bénéficie d'un troisième site, donc, celui de l'ancienne maison de retraite du Châtelet. C'est ici que sont réceptionnés tous les dons provenant de particuliers, d'entreprises de presse ou de bibliothèques. Ce samedi de mars, dans le hall : des piles de cartons du Monde et de l'Equipe, résultat d'un « désherbage » (2) d'une médiathèque locale… Autres derniers arrivés : une collection quasi complète de (La) Science et (la) Vie de 1914 à nos jours, Cinémonde des années 1950 et 1960 ou encore Rock & Folk...
« L'association a décidé de suspendre la récupération de périodiques pendant les prochains mois, explique Pascal Roblin. Deux exceptions à cette décision : les périodiques de plus de 70 ans et les collections importantes de quotidiens nationaux en très bon état. »

Les dons sont arrivés plus vite que la petite équipe ne pouvait travailler. Les volontaires actifs et réguliers manquent et les finances ne permettent pas, pour l'instant, de pérenniser un salarié (3). L'association bénéficie heureusement de deux jeunes en service civique volontaire. En plus de l'inventaire, ils réalisent des recherches, selon les demandes, en attendant que les particuliers puissent le faire en autonomie.
Pascal Roblin est toujours en activité, au sein du service marketing du groupe de presse Centre France, mais il donne autant de temps qu'il le peut à son association. Au fil des ans, l'activité s'est développée et diversifiée. Pas question d'être « seulement » un lieu d'archivage...

______________________________________________________

Des ateliers d'éducation aux médias

_______________________________________________________

Lundi 25 mars 2019 – 17 heures – Sancergues

Les élèves de 3e du collège Roger-Martin-du-Gard quittent joyeusement le CDI (Centre de Documentation et d'Information). Pour eux, la journée est terminée. Pour moi, c'est la session 2018-2019 de l'opération « Presse à la loupe » qui prend fin. Depuis trois ans en effet, je suis embauchée (en tant qu'indépendante) par le Centre de la Presse pour animer des ateliers d'éducation aux médias dans les collèges. L'opération est menée avec le Conseil départemental du Cher, qui lance, à chaque rentrée, un appel à participer. Les établissements intéressés y répondent : en 2016-2017, Le Châtelet, Dun-sur-Auron et Saint-Amand-Montrond ; en 2017-2018, Châteaumeillant et Sancoins ; en 2018-2019, deux collèges de Bourges, Le Châtelet et Sancergues.franck lemort 2

A chaque fois, le principe est le même : les élèves visitent d'abord le Centre de la Presse à Maisonnais et l'imprimerie Clerc à Saint-Amand-Montrond. Ils bénéficient ensuite de quatre séances dans leur collège, animées par Pascal Roblin et Virginie Canon du Centre de la Presse, le caricaturiste Franck Lemort, et moi-même en tant que journaliste.
Par petits groupes, au fil des ateliers, ils découvrent l'histoire de la presse et les étapes de fabrication d'un journal, ils s'essaient à la caricature, ils écrivent des articles et, enfin, participent à la mise en page de leur propre journal, imprimé en fin d'opération.

____________________________________

Eveiller l'esprit critique

____________________________________

Mais aucune année, aucun atelier ne se ressemble. Bien sûr, les enfants sont différents et nous intervenons de la 6e à la 3e. De plus, les enseignants-référents peuvent me demander d'adapter les séances en fonction du programme étudié ou des attendus. Ainsi, à Dun-sur-Auron, j'avais axé les articles sur la place des femmes dans les médias ; à Sancoins, pour renforcer la cohésion du groupe, j'avais transformé la classe en conférence de rédaction, incitant les élèves à débattre et à collaborer ; cette année, les thèmes de la liberté d'expression et des « fake news » (4) étaient dans toutes les têtes… Les élèves ont interviewé des journalistes étrangers en exil en France et entr'aperçu ce que signifie concrètement être empêché de penser, écrire, vivre...

Car l'enjeu de l'opération va bien au-delà de la découverte de la presse écrite et des métiers du journalisme. En organisant des débats, en permettant aux élèves de s'exprimer comme ils ne sont pas toujours autorisés à le faire, en les invitant à faire des choix et à les argumenter, « Presse à la loupe » doit éveiller en eux l'esprit critique indispensable à la compréhension du monde qui les entoure. En cela, le Centre de la Presse joue un rôle fondamental.

_________________________________________________________________

Expositions, lectures-spectacles, éditions...

_________________________________________________________________

Mais le Centre de la Presse s'adresse aussi à un public plus large. Grâce à la richesse de son fonds, l'équipe constitue régulièrement des expositions thématiques qui peuvent être louées. Récemment, « La Grande guerre sous le regard de la presse », « Elle était une fois la presse féminine » ou encore « La presse pour les jeunes des origines à nos jours ». Comme tout objet d'histoire, la presse écrite ancienne éclaire le présent.Léquipe de ReportAir
Pour les « Faits d'hiver » – lectures-spectacles écrites à plusieurs mains et interprétées à plusieurs voix – l'association a puisé dans des articles parus entre 1907 et 1978 pour faire revivre l'actualité de l'époque dans les communes du Berry Grand Sud. Pascal Roblin se dit prêt à renouveler l'expérience sur d'autres territoires.

Ancré dans son temps, le Centre de la Presse réalise également des éditions de journaux, à l'occasion d'événements culturels et festifs. « C'est avec le festival de guitare d'Issoudun qu'est née, en 2001, notre activité d'édition de journaux « en live », se souvient Pascal Roblin. Titre de ce premier journal : Mediator... Notre partenariat avec l'organisateur de ce festival a duré huit ans. Depuis, on fait L'Air du Temps à Lignières (5) et les Futurs de l'Ecrit à Noirlac (6). On peut étudier la possibilité de couvrir d'autres festivals. » Ces événements durent plusieurs jours ; à la manière d'un quotidien, les bénévoles du Centre de la Presse réalisent des articles que les spectateurs peuvent lire le lendemain même ! Au sommaire : comptes rendus et annonces du programme du jour, agrémentés de photos.
Cette année, une nouvelle formule est lancée : un QR-Code édité sur la version du journal papier permet de visionner, sur son smartphone, une vidéo tournée durant le festival.

_______________________________________________________________

Avec le numérique, « tout est à repenser »

_______________________________________________________________

CDP 11Car s'il tient à sa passion, la presse écrite, Pascal Roblin le sait : « L'ère du numérique est engagé irrémédiablement. Tout est à repenser. Une nouvelle odyssée a commencé depuis quelques années ».
En me faisant visiter le Centre de la Presse il y a quelques années, il soulignait un curieux hasard : « La tablette numérique fait exactement la même taille que le premier journal français, La Gazette ! »
Nostalgique ? Pas le temps. Conscient, certainement. Lui qui travaille et vit dans le monde des médias depuis si longtemps sait que « la presse écrite a du plomb dans l'aile ». Survivra-t-elle ? Peut-être, au moins à travers son histoire qui nous rappelle que la liberté d'expression acquise en France l'a été notamment grâce aux combats menés par sa presse écrite. Un journal n'est pas seulement un produit. Par la trace qu'il laisse, imprimé – du latin imprimere, laisser une empreinte – il est un témoin. Les associations comme le Centre de la Presse et les passionnés comme Pascal Roblin sont les garants de cette « mémoire vivante ».

Fanny Lancelin

(1) « Le Centre de la Presse : un site unique en France », de Fanny Lancelin, La Voix du Sancerrois, mardi 23 décembre 2014.
(2) Désherbage : en bibliothèque, action qui consiste à retirer des rayonnages ou du fonds des documents qui ne peuvent plus être proposés au public, soit parce que leur état ne le permet plus, soit parce qu'ils ne sont plus adaptés à la demande. Ils peuvent alors être réparés, stockés, recyclés, redirigés vers une autre bibliothèque ou, comme ici, vers le Centre de la Presse.
(3) Le Centre de la Presse est financé par des adhésions, des dons, des subventions, la location des expositions, la fourniture de reproductions et de visuels ou encore la vente de périodiques (doubles des collections).
(4) Fake news : informations falsifiées, manipulées, truquées.
(5) Festival l'Air du Temps à Lignières : http://www.bainsdouches-lignieres.fr/programmation-air-du-temps-2019/
(6) Les Futurs de l'Ecrit à l'Abbaye de Noirlac : https://www.abbayedenoirlac.fr/lagenda/futurs-de-lecrit/

 

Plus

  • Le Centre de la Presse est ouvert à Maisonnais du début du mois de mai à la fin du mois d'octobre, les jeudis, vendredis et samedis de 14 h à 18 h ; éventuellement les dimanches d'été (annonce par voie de presse). La visite commentée dure une heure environ.
  • Pour les dons, les recherches assistées et les visites de groupe : 06.21.09.38.28 ou Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
  • Plus de renseignements sur www.lecentredelapresse.com