Au Grès des Ouches

« Aucun de nous ne sait ce que nous savons tous, ensemble. » Euripide

« Adhérer, ce n'est pas admettre une idéologie. C'est entrer dans un être collectif et développer en soi une seconde nature. » Jean-Duvignaud

Lorsqu'il passe la porte du café-restaurant Au Grès des Ouches pour la première fois, le visiteur ne saurait dire que ce lieu est différent. Différent des autres cafés-restaurants.
Les tables et les chaises en bois vernis, le zinc, les verres bien alignés sur les étagères, le petit air de jazz qui flotte dans l'air : tout semble ordinaire. Il s'installe au bar, commande un café. Les gestes de la serveuse lui semblent quelque peu hésitants. Une débutante ? Une porte s'ouvre sur la terrasse. Le visiteur aperçoit une petite fille qui fait de la trotinette et un épagneul qui se dore les poils au soleil.Les Ouches bar
Son regard se pose sur une petite brochure posée près de lui. Il lit : « Tiers lieu de Morogues – Au Grès des Ouches. » Tiers lieu ? « Au Grès des Ouches est géré par l'association La Maison des Vies Locales... » Ah, une association ? « Les bénéfices servent à financer des projets d'intérêt collectif à but non lucratif. » Tiens donc ! « L'équipe est composée majoritairement de bénévoles, mais aussi de salarié.es. Prochainement, vous pourrez toutes et tous participer aux activités de La Maison des Vies Locales. »
Il interrompt sa lecture et s'adresse à la serveuse en lui montrant la brochure : « Alors, vous n'êtes pas salariée ? Vous êtes bénévole ? » La serveuse acquiesce : « C'est ça. » Le visiteur peine à comprendre : « Mais, c'est possible, ça ? Un commerce géré par une association ? Comment ça peut fonctionner ? » La serveuse sourit : « Je vais vous expliquer... »

La serveuse, c'était moi.
Il me faut préciser d'emblée que l'immersion à laquelle je m'adonne à chaque reportage fut cette fois bien différente des précédentes. Certes, j'ai participé aux activités comme j'ai pu le faire en d'autres lieux ; certes, je vais raconter ici cette expérience avec un certain regard et donc, avec subjectivité.
Mais… je fais partie du collectif qui a porté le projet « Au Grès des Ouches ». Je n'y ai pas contribué, notre collectif étant assez riche de projets pour nous investir sur différents pôles.
Mais… il a fallu prendre plus de hauteur que d'habitude. Pour rester honnête et équilibrée. Pour ne pas faire de la « com' » ou, au contraire, porter de sévères jugements. Pour retranscrire le plus justement possible cette aventure complexe : celle d'un groupe d'habitant.es qui décida, un jour, de reprendre un commerce en mode associatif.

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Une idée née d'un collectif d'habitant.es

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Lundi 6 août 2018 – midi Au Grès des Ouches à Morogues

Si l'on voulait vraiment retracer une semaine type au Grès des Ouches, il faudrait commencer par le mercredi, jour de fermeture. L'équipe y décide des menus, fait les courses, se réunit pour tirer le bilan des jours passés et projeter la semaine à venir.

Mais le lundi n'est pas un jour comme les autres. Le midi, le service est ouvert à tous et à toutes. Aux client.es bien sûr, et aux membres du collectif à l'origine de la reprise : une trentaine de personnes habitant Morogues, Humbligny et les alentours, qui se réunissent notamment le lundi pour participer à des ateliers comme le maraîchage, la boulange, la construction d'un atelier de menuiserie, la transformation de produits du jardin, les apprentissages avec les enfants…augresDesouches OK
Chacun.e est également investi dans des associations comme la Vallée (Village d'Activités Locales et Lieu d'Eveil Ecologique), la FAP (Ferme d'Autoproduction Partagée), Apat (partage de moyens de transport), Si-Berry (entraide sur les outils technologiques) ou encore La Brèche (centre social auto-géré).
Leurs points communs ? Une volonté de réduire leur dépendance au système économique capitaliste (en augmentant leur temps consacré à l'auto-production), l'envie d'expérimenter collectivement et de s'outiller pour des formes de vie durable.

C'est de ce collectif d'habitant.es qu'est née l'idée d'une cantine populaire. « C'était bien avant le Grès des Ouches, précise Loul Mengual, l'une des coordinatrices du projet avec Elodie Plissonneau. La Vallée reçoit beaucoup de visiteurs, on voulait mieux les accueillir. On voulait mutualiser la cuisine, ce qui questionnait l'habitat. On voulait aussi avoir un lieu adapté pour transformer nos légumes produits. Un lieu qui soit convivial. » Deux options s'offrent au groupe : agrandir la petite cuisine existante à Humbligny ou trouver un autre bâtiment. Les difficultés sont nombreuses : la localisation, l'adaptabilité, les finances…

Personne n'imaginait alors que le restaurant du village voisin fermerait et qu'il serait possible de le reprendre. Depuis, chaque lundi, le collectif y déjeune, ce qui confère au lieu une ambiance particulièrement conviviale. L'occasion aussi d'échanger avec les client.es. Une fois les assiettes terminées et le café servi, vient le temps des « annonces » durant lequel chaque membre du collectif peut transmettre publiquement des informations. L'après-midi, chacun.e retourne à son atelier.

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Les Ouches verresLa visite de lieux inspirants

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Mardi 7 août 2018 – 15 heures – Au Grès des Ouches à Morogues

La chaleur est écrasante. Avec Loul Mengual, nous désertons la terrasse pour la relative fraîcheur du bar. Les clients sont partis. Un bénévole passe l'aspirateur dans la pièce principale.

Reprenons. Entre l'idée de la cantine populaire et la reprise du restaurant, deux à trois ans se sont écoulés. « En 2015, on a visité des lieux gérés par des associations ou des collectifs, raconte Loul Mengual. Par exemple, le bar-restaurant et alimentation générale à Tarnac, Longo Maï, les Q de Plomb à Notre-Dame-des-Landes… et aussi le restaurant associatif « La conjuration des fourneaux » à Rouen. Des gars rencontrés sur la ZAD (1), très impliqués. Une sorte de « cantine de luxe », avec des menus pas chers mais très chouettes. Ce lieu a été très inspirant pour la gestion et le type de menus à proposer. Au départ, ils n'étaient que des bénévoles mais ça ne fonctionnait pas, alors deux sont devenus salariés. »
Autre projet inspirant : le Café de la Pente à Rochefort-en-Terre, en Bretagne, géré par l'association Le Pot Commun depuis 2004. Une véritable référence, en termes de gouvernance (une équipe de bénévoles et un salarié), de services (bar, animations, hébergement d'associations, groupement d’achat service épicerie) et de convivialité ! (2)
« L'Engrenage, à Tours, a aussi été d'une aide précieuse. Il s'agit d'une SCOP (3) d'éducation populaire qui propose des formations. Par exemple : comment articuler la participation entre salariés et bénévoles ? Elle questionne également les rapports hommes-femmes ou hiérarchiques. »

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Pas de hiérarchie classique

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Pas question en effet de reproduire les schémas existants. Pas de patron. Mais des hommes et des femmes qui, volontairement, décident et agissent ensemble, selon les besoins et les moyens de chacun. Les bénéfices ne serviraient pas à financer des salaires, mais des projets d'intérêt collectif.

Loul Mengual a une expérience solide en restauration. Elle conçoit aussi des sites Internet, notamment pour les propriétaires d'alors du restaurant Au Grès des Ouches. « C'est comme ça qu'en janvier 2017, j'ai appris qu'ils vendaient. Un membre du collectif m'a dit : « Ben, la voilà, notre cantine ! » Il m'a fallu un peu de temps pour réfléchir mais quand je tournais tous les plans qu'on avait faits dans ma tête, c'était l'idéal ! Les propriétaires voulaient faire affaire rapidement. Mais ça ne se passe pas comme ça chez nous : je ne décide pas seule, nous sommes trente ! »Les Ouches musique

En septembre 2017, Au Grès des Ouches ferme ses portes. La liquidation judiciaire est lancée. Seul le fonds de commerce est à vendre, les bâtiments appartenant à la commune de Morogues.
En novembre, le collectif d'habitant.es crée l'association La Maison des Vies Locales chargée de monter le projet et, si la vente lui est accordée, de gérer et d'animer le lieu.
En décembre, le projet obtient l'agrément « Espace de Vie Sociale » par la Caisse d'Allocations Familiales du Cher. Une aide permettra de financer les éventuels emplois et investissements.
Le 18 du même mois, l'offre de l'association est déposée auprès du mandataire chargé de la liquidation. L'attente commence…

« Personne ne t'explique, se désole Loul Mengual. Et quand tu demandes les règles du jeu, on te répond qu'il n'y en a pas ! La liquidation judiciaire, c'est très opaque. Du coup, on est allé voir une avocate spécialisée dans le droit des sociétés en milieu rural. Elle nous a aidé à rédiger l'offre. » Principale difficulté : le statut associatif. « Il fallait qu'on fasse les recherches nous-mêmes et prouver, par la jurisprudence, ce qui était possible. »

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« Enthousiasme, joie et paillettes ! »

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Parallèlement aux démarches administratives, l'équipe crée les « Mardouches » : une journée collective, le mardi, à laquelle participent ceux et celles qui souhaitent s'investir dans le projet. Des commissions voient le jour : organisation, tarifs, menus, communication… Comme la loi l'exige, des formations sont aussi suivies sur l'hygiène, la sécurité, le permis d'exploitation…
« Il fallait anticiper un maximum, explique Loul Mengual. Je ne voulais pas penser au fait qu'on n'aurait peut-être pas les clés. De toute façon, cette expérience nous aurait servi dans le cas où on aurait dû construire notre propre cuisine. Mais bon… je n'ai quand même pas beaucoup dormi pendant tous ces mois ! »Les Ouches cuisine anar

Qu'est-ce qui a été le plus difficile à gérer avant l'ouverture ? « Le sentiment de devoir convaincre : en interne d'abord, parce que tout le monde n'avait pas pu voir le lieu ; la mairie ensuite, qui ne nous faisait pas vraiment confiance au début… Seules la banque et la CAF nous soutenaient ! Ça a été le plus éprouvant pour moi. »

La nouvelle tombe le 28 février : le fonds de commerce est attribué à La Maison des Vies Locales. « Mais on n'arrivait pas à avoir les clés : il y avait un tas de paperasse et on a eu un problème avec l'avocate ! » Un courrier bien senti plus tard avec menace de faire appel au juge et les clés arrivent finalement le 4 mai. Le temps pour l'équipe de faire un grand ménage, de prendre un peu ses marques, et l'inauguration est organisée le 1er juin. Le café-restaurant est bondé. Les villageois alentour ont fait le déplacement. Des sourires éclairent tous les visages ! « Trop contente, enthousiasme, joie et paillettes ! » résume Elodie Plissonneau.

Quelques heures avant l'ouverture, l'équipe riait moins. Surprise : une inspection de la Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Personnes (DDCSPP) chargée de contrôler l'hygiène et la sécurité des lieux de restauration.
On apprendra plus tard qu'un restaurateur de la région s'est plaint qu'une association puisse reprendre un commerce. Une crainte qui n'est pas nouvelle : à quelques kilomètres de là, il y a quelques années, le Bar du Coin avait subi les mêmes reproches (lire la rubrique (Re)visiter). Une large communication sur le projet s'impose, pour qu'il soit compris et accepté.

Au Grès des Ouches, des contrôles sont régulièrement commandés au Laboratoire départemental d'analyses du Cher qui n'a relevé aucun problème jusqu'ici.

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Des moments de « cafouillage »

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Mercredi 8 août – 9 h 30 – Au Grès des Ouches à Morogues

Théoriquement, le mercredi, le café-restaurant est donc fermé. Mais à l'intérieur, l'activité bat son plein.confection des menus
Au programme, le matin : confection des menus et inventaire des stocks. L'après-midi : courses et réunion pour lancer la nouvelle semaine.
Ce jour-là, c'est Loul Mengual et Cramazouk qui feuillètent des livres de cuisine, à la recherche de recettes de saison. Les légumes, bio et locaux, arrivent chaque jour des Jardins de Tiphereth, à quelques kilomètres de là, sur la commune d'Humbligny. Tout ce qui peut être acheté en circuit court l'est ; le reste provient de magasins de Bourges.

Au total, dix référents font vivre le lieu à tour de rôle : trois au service, trois au bar, trois en cuisine, une volante. Pour les renforcer, les bénévoles s'inscrivent chaque semaine selon leurs disponibilités. Pour coordonner le tout, deux postes à mi-temps ont été créés pour Loul Mengual et Elodie Plissonneau. Si elles sont encore loin d'être rémunérées, le temps qu'elles y passent exclut toute autre activité salariée à l'extérieur. C'est donc un véritable engagement.

Comment Loul Mengual juge-t-elle les débuts du café-restaurant ? « D'un point de vue fréquentation, c'est positif. Mais il y a encore des difficultés, il y a des moments où ça a cafouillé. On a eu des super retours, comme des retours négatifs. Mais globalement, les gens sont hyper touchés quand ils savent que c'est une association qui gère le lieu. Certain.es demandent comment rejoindre le projet, nous transmettent leurs contacts. »

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Expliquer les choix alimentaires

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Jeudi 9 août – 11 h 30 – Au Grès des Ouches à Morogues

« Au Grès des Ouches, bonjour ! » Les Ouches découpePréposée au bar, je viens de décrocher le téléphone. Une femme est à l'autre bout des ondes : « Nous aimerions réserver pour six adultes, deux enfants et peut-être trois autres adultes. Vous faites de la viande ou du poisson ? » Aïe… je sais le sujet délicat. Comment fait-on pour se donner une voix appétissante ? « Non, ce sera : tartine de fromage de chèvre sur une salade de petits légumes, boulettes de carottes au curry accompagnées de riz et cheese cake en dessert. » Silence. « Ah, d'accord. Ben… on va essayer ! »
Dès la réouverture du Grès des Ouches, une rumeur a circulé dans la campagne berrichonne : le café-restaurant était végétarien. Pire ! Végétalien. Comment ferait-on pour déguster les traditionnelles boulettes de lapin et la tête de viau qui avaient fait la réputation de l'établissement ?

La question a été prise au sérieux. Quelques jours avant cet appel, une réunion sur les choix alimentaires au Grès des Ouches avait été organisée. Tous les membres du collectif, y compris ceux et celles qui n'avaient pas participé au projet, y étaient conviés.
L'enjeu était de taille : comment concilier les valeurs de l'association avec les envies des habitant.es alentour ? Comment convaincre qu'une cuisine faite différemment peut-être bonne, voire délicieuse ? Comment communiquer suffisamment haut et clair pour donner envie de soutenir le projet ?

Résultat ? Le cap a été maintenu et la communication renforcée sur l'identité de l'association. C'est ainsi qu'est apparue la petite brochure sur le bar et les tables. Sur les sept services de la semaine, deux menus peuvent contenir de la viande et / ou du poisson. Les autres peuvent contenir des œufs, du fromage. Ou pas. Dans tous les cas, l'assiette accueille légumes, légumineuses, céréales, graines, fruits… cuisinés selon des recettes assez originales.
Pourquoi ce choix ? « Car plusieurs points nous sont chers, souligne l'association La Maison des Vies Locales sur la brochure. Etre accessibles aux personnes avec des régimes spéciaux et / ou des allergies ; prendre soin de ce qui nous entoure et de nous-mêmes ; proposer des produits de qualité à prix abordables ; que chaque cuisinièr.e puisse partager ses sensibilités et de nouvelles saveurs. »
Le menu est désormais posté chaque jour sur les réseaux sociaux.

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« Il faut s'affirmer et s'éclater ! »

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Vendredi 10 août – 10 heures – Au Grès des Ouches à Morogues

Je viens d'accueillir Ludovic Bourgeois, photographe qui collabore pour la seconde fois à (Re)bonds. Sa tâche n'est pas aisée, tant la plupart des membres de l'association rechignent à passer devant l'objectif !Les Ouches déco
Je me cale devant mon ordinateur. Je repense aux difficultés rencontrées depuis deux mois et demi. A l'impact que le projet, énergivore, a pu avoir sur les individus et sur le collectif. A la façon dont chacun.e doit trouver sa place. Pas toujours facile...

Je repense à ce que m'a confié Caroline Rosse, quelques jours plus tôt, lors d'un entretien, à la nuit tombée, sur la terrasse du café-restaurant.
Bénévole, elle avait d'abord été pressentie pour être coordinatrice du projet. A 50 ans, elle souhaitait mettre son expérience dans la communication, la création et l'animation au service de La Maison des Vies Locales. « Au sein du collectif, j'étais hyper à l'aise, très heureuse de venir. Je me sentais entourée par des gens qui avaient les mêmes préoccupations que moi. Je me sentais tirée par le haut. J'étais donc naturellement intéressée par le Grès des Ouches. »
Mais au fil des semaines, durant la préparation, « le dossier devenait très administratif et financier ». « Je n'y connais rien, je ne me sentais pas capable et je n'avais pas envie. » Des tensions sont nées avec d'autres membres de l'équipe, des tempéraments forts se faisant face...
« Il y a eu aussi un quiproquo : je recherche une base fixe de travail salarié et j'avais compris que l'association pouvait me l'apporter alors que, finalement, non. » Songe-t-elle à l'économie par crainte ? « Culturellement. Je suis quand même dans un schéma de l'ancien monde, où tu dois gagner ta vie, où réussir la vie professionnelle, c'est très important. »
En novembre, elle craque : la coordination se fera sans elle. Mais elle reste investie dans le projet comme bénévole. « Tout ça me fait dire que c'est ça, l'expérience du collectif. Que je n'ai pas une place à part. Mais que je dois prendre ma place humblement dans le positif. »
Aujourd'hui, elle souhaite apporter sa touche créative au lieu « pour qu'il nous ressemble plus ». « C'est en étant nous-mêmes qu'on attirera. Il faut s'affirmer et s'éclater ! » Elle songe également à s'investir dans la partie épicerie qui devrait ouvrir à l'automne.

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A l'étage, un espace de co-working

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Samedi 11 août – 14 heures – Au Grès des Ouches à Morogues

Deux motards néerlandais passent la porte. « On peut encore déjeuner ? C'est le seul restaurant qu'on a trouvé encore ouvert sur la route des vignobles ! » L'équipe est attablée pour le repas de fin de service. Ceux qu'on croyait être les derniers clients viennent de partir. On accueille les nouveaux venus avec plaisir. Au moment de leur apporter le dessert, j'entends l'un traduire à l'autre la fameuse petite brochure : ce qu'on mange, ce qu'on boit, mais aussi ce qu'on fait.

Car c'est aussi pour cela qu'Au Grès des Ouches n'est pas un commerce comme un autre : on ne se contente pas d'y manger et d'y boire. On agit. Il est « un tiers lieu » qui décloisonne les environnements sociaux tels que la maison et le travail.Les Ouches lia
Au Grès des Ouches, comme à la maison, on peut préparer les repas, manger, inviter des ami.e.s… Et, comme au travail, on peut organiser des réunions, réserver un espace avec un ordinateur, boire un café avec ses collègues… Enfin, on pourra aussi proposer tout type d'ateliers, réparer son vélo, s'organiser pour du covoiturage…

A l'étage, se prépare un espace de co-working, plutôt rare dans ce coin de campagne. Co-working ? Lieu partagé de travail. Trois espaces seront bientôt disponibles : une grande salle de réunion avec vidéoprojecteur pour les groupes ; un bureau de six places pour les petits comités ; un autre, individualisé.
Pour en bénéficier, il suffira d'adhérer à l'association la Mutuelle de travail qui animera le lieu, et louer l'espace selon ses besoins, à l'heure, la demi-heure, la journée, le mois… Des tarifs privilégiés seront accordés aux associations.
Les adhérent.es auront accès à un ensemble de matériel numérique : serveurs, service de sauvegarde sécurisée des données, imprimantes (dont une imprimante 3 D), découpe laser…
En partenariat avec l'association Si-Berry, des ateliers et formations seront également proposés autour des logiciels libres, ainsi qu'un accompagnement des personnes en difficulté  dans leurs démarches informatiques et / ou avec l'achat de leur matériel. Des temps d'échanges proposeront de porter un regard critique sur le numérique : quelle est la nature véritable des liens sur Internet ? Qu'est-ce que l'écologie de réseau ? Quid des fake news ? Quelle place pour les écrans dans la vie des enfants ?...
Avec la Recyclerie d'Henrichemont, un atelier de réparation de petit électro-ménager est envisagé.
Cet espace de co-working devrait donc permettre de mutualiser moyens et idées.

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Les animations ouvertes en octobre

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Autre projet qui devrait voir le jour au mois d'octobre : la partie « animations ». Elodie Plissonneau, coordinatrice et l'une des référentes du bar, s'y prépare : « L'idée, c'est d'accueillir les nouveaux adhérent.es, de recueillir leurs idées s'ils.elles en ont, de les accompagner pour l'organisation des animations, de faire des propositions si besoin. » Il pourra s'agir, par exemple, d'ateliers de savoir-faire, d'événements comme des concerts et des spectacles, des rendez-vous pour des balades nature…Les Ouches dressage

La jeune femme a travaillé pendant quatre ans pour l'Office National des Forêts (ONF) comme animatrice nature. « Mon premier taff… et le dernier comme ça ! » En démissionnant, elle a souhaité « se libérer d'un truc », le « côté normé du travail ». C'était courageux : pas d'indemnités chômage lorsqu'on démissionne. Mais au diable la hiérarchie, la mono-tâche, le rythme imposé, la pression de l'argent. Pour elle, l'important était de transmettre, tout en restant curieuse, en apprenant sans cesse des autres.
A l'été 2017, elle visite des collectifs et décide de poser ses valises à La Vallée d'Humbligny. « Loul m'a proposé de faire le bar et l'animation au Grès des Ouches. J'ai accepté parce que j'ai aimé la dynamique des personnes ici. Depuis, ça s'est franchement étoffé ! »
Elle le pressent : Au Grès des Ouches ne sera qu'une transition pour elle. La forêt n'est pas loin, mais trop tout de même ! En attendant, elle relève chaque jour le défi d'une autre forme de vie, d'activité, une autre façon d'être aux autres et d'être au monde.

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Il n'y a pas lieu de parler de concurrence

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Samedi 11 août – 22 heures – Au Grès des Ouches à Morogues

Au Grès des Ouches prend une pause estivale. Il rouvrira ses portes exceptionnellement un dimanche, le 26 août (4), pour la brocante de Morogues. Durant ce laps de temps, les équipes vont souffler (un peu), mais aussi parfaire l'organisation et préparer la rentrée.Les Ouches brochure

Un commerce associatif a plus que jamais sa place dans un village rural comme Morogues. Les associations n'ont-elles pas toujours été vivantes ici ? N'ont-elles pas su, partout en France, pallier le manque de commerces, de services et offrir aux habitant.es la possibilité de conserver un lien social, une raison de rester ?
Il n'y a pas lieu de parler de concurrence, tant les objectifs sont différents entre les associations et les sociétés commerciales. Et ne dit-on pas que l'activité attire l'activité ?

Comme notre premier visiteur, pour se faire un avis, il suffit de pousser la porte. De s'installer au bar. De commander un café. De lire la petite brochure. Et de discuter, d'échanger. « Un commerce géré par une association ? Comment ça peut fonctionner ? » Il y aura forcément un serveur ou une serveuse souriant.e pour répondre à votre question : « Je vais vous expliquer... »

Fanny Lancelin

(1) ZAD : Zone A Défendre de Notre-Dame-des-Landes
(2) http://www.lepotcommun.com/association/le-pot-commun
(3) SCOP : Société Coopérative Ouvrière de Production
(4) Au Grès des Ouches se situe 2 Grande-Rue à Morogues. Il est ouvert le lundi midi, mardi midi, jeudi midi, vendredi midi et soir, samedi midi et soir. Le dimanche sur réservation pour des groupes. Renseignements au 02.48.64.04.75.

 

Plus

  • Atelier d'écriture. Mardi 7 août, (Re)bonds a proposé aux membres de l'association La Maison des Vies Locales un atelier d'écriture collective sur le thème du Grès des Ouches. Une tempête sous le cerveau et un logo-rallye plus tard... trois textes et un dessin apparaissaient. Les voici.

  • Cadavre exquis : « Héritage du soir, bonsoir. Lutte du midi, youpi. Il serait donc de bon ton de décréter la journée du burger. Flouze, blouse, cuisine, recette, bénéfice, bénévole. Cependant, la déco de ce lieu reste encore guindé. Copain d'idéal, camarade du quotidien, amies aussi ! Ainsi, à la manière d'une faille spatio-temporelle, nous pouvons dire qu'il s'agit d'un lieu en CIBercosmique. On mange ensemble et le lien se tisse naturellement. Tout de même bien ancré sur le territoire des Terres du Berry. Lieu, social, lié, société. Tartiflette et bouquet de fleurs, on vous aime putain. Le Grès des Ouches est un service de proximité. Le goudron est chaud mais ne ramolit pas notre idéal. Ensemble, nous souhaitons manger mieux. Pas trop cher pour la bourse, on repart le ventre plein et des a priori en moins. Au bar, vous trouverez tout type de boissons alcoolisées ou non. Et à l'heure de l'apéro, il vous sera servi moult cacahuètes. Espace de vie, sourire en bouche, rencontres impromptues. Bien plus qu'un restaurant, nous imaginons ce lieu comme une cantine pour son côté convivial. »
  • Brève poétique : « Inventé pour votre quotidien ! Berlin craignait du Zola, elle a trouvé du manger populaire et du boire alternatif. Ça soude plus qu'un restaurant-pizza-sirop. Un lieu de rencontres horizontales à l'ombre d'un palmier. Vélos bienvenus en terrasse. »
  • Témoignage : « Avec le Grès des Ouches, nous voulons offrir un espace de rencontre pour nous autres habitant.es de Morogues et alentour. Nous souhaitons y insuffler l'énergie de toutes celles et ceux qui participent, que ce lieu leur ressemble au travers de ce qu'on y cuisine, de ce qu'on y fait, l'atmosphère et la décoration du lieu.dessin lia
    Bien sûr, autant nous voulons que celles et ceux qui participent s'amusent en faisant les choses à leur manière, autant nous ne voulons pas faire fuir les autres qui voudraient profiter du lieu comme il.elles en ont l'habitude. Le défi est donc d'arriver à faire découvrir ce que l'on aime sans pour autant bouder les attentes des habitant.es que nous voulons rencontrer. Et pour les rencontrer, il faut qu'ils passent la porte, et qu'ils reviennent régulièrement.
    C'est une expérience qui mêle des projets pas forcément faciles à faire cohabiter. L'un des buts est pour nous autres, initiateurs du projet, de financer grâce aux bénéfices nos projets pour faire vivre le territoire et proposer d'autres types de rapports sociaux : coopération plutôt que compétition, horizontalité plutôt que hiérarchie, participation plutôt que consommation. Il n'y a pas de patron ici. J'ai travaillé dans beaucoup d'entreprises et souvent même si j'aimais mon métier, je perdais plaisir à le faire. Mon avis, mon ressenti sur ce qu'on faisait n'avait aucune importance. Seul importait de faire tourner la boutique. Ici j'ai envie de dire aux travailleur.euses qui viennent manger qu'on vient du même monde et qu'ils sont ici chez eux et que j'ai plaisir à les accueillir et à faire en sorte qu'ils mangent bien. Mais comme quand je vais au magasin, je ne veux pas que le ou la caissière me remercie, je veux les remercier de leur accueil, du service qu'ils me rendent. J'aimerais même bousculer les choses pour que personne ne soit dévolu au service des autres en continu.
    Nous voulons rompre avec le rapport habituel de la restauration. C'est un monde qui peut s'avérer violent par l'épuisement qu'il provoque. Nous voulons questionner le rapport au service. Celles et ceux qui s'activent pour faire vivre un lieu et accueillir aiment ressentir que cela est bienvenu, même si ça n'est pas toujours facile de réussir, surtout quand on débute. Parfois on n'a pas réussi à tout préparer à midi pile. Il y a de l'attente, on a perdu de vue qu'on n'était plus en mesure de servir plus de monde car on en attendait pas autant, mais il y a une fête à côté qui a attiré du monde, et nos produits frais sont déjà tous écoulés. Ça nous est arrivé une fois et ça a été dur. Depuis, on a mis en place ce qu'il faut pour ne plus que ça se reproduise.
    Je sais que beaucoup ne comprennent pas nos choix actuels de cuisine lorsqu'ils s'attendent à ne trouver que de la cuisine traditionnelle. Les plats végétariens notamment peuvent passer pour un effet de mode. En vérité, le choix de réduire la part de viande et de produits d'origine animale dans nos plats est un choix en rapport avec l'impact de la production de ces produits. On me rétorque souvent qu'on pourrait proposer de la viande biologique tous les jours. Mais produire de la viande biologique implique quand même de réserver des cultures de céréales à l'alimentation des bovins, porcins, etc. C'est autant de forêts rasées et de rivières asséchées ou polluées, car des milliards de personnes se mettent à vouloir manger de la viande tous les jours depuis 50 ans. Et on dépense plus de surface agricole pour produire de quoi nourrir avec de la viande qu'avec des légumes et des céréales, que ce soit en bio ou en conventionnel.
    Le Grès des Ouches est une cantine du quotidien, et son menu est pour l'instant à l'image d'un menu raisonné en matière de viande. On en mange que deux fois par semaine, mais elle est effectivement issue d'élevages en plein air.
    Avec le temps, notre projet sera plus clair pour les gens qui entrent dans le restaurant pour la première fois. Il faut pour cela développer toute une stratégie de communication dans le même temps qu'on travaille la décoration. Forcément que si on s'attend à entrer dans un restaurant classique et qu'on ne vous détrompe pas rapidement, et qu'on trouve une décoration guindée comme celle qu'on a trouvée en arrivant, on a du mal à entrer dans un autre type de rapport avec les autres. »