L'Auberge de Jeunesse, un bastion de l'Education Populaire ?

« Je dis qu'on est un lieu de résistance (...). A la connerie humaine. Voilà : à la connerie humaine. C'est déjà pas mal.»

Dominique Aubert, directeur de l'Auberge de Jeunesse de Vierzon.

Il y a quelques décennies, poser son sac à dos sur le seuil d'une Auberge de Jeunesse, c'était l'assurance de passer un moment à part, forcément convivial. S'y croisaient des randonneurs et des routards, souvent de différentes nationalités. Ils ne cherchaient pas seulement un lit et un petit-déjeuner, mais un esprit. De leur création dans les années 1930 jusque dans les années 1970 (1), les Auberges de Jeunesse étaient aussi le lieu d'activités, de débats, d'apprentissage. En deux mots : d'Education Populaire.auberge extérieur

Difficile de réduire l'Education Populaire à une simple définition. Ce mouvement, intrinsèquement lié aux libertaires, affirme l'éducation des individus tout au long de leur vie. L'objectif : s'affranchir des rapports de domination, affûter son esprit critique, s'émanciper individuellement et collectivement pour agir vers une transformation de la société.
L'éducation n'est pas déléguée à des experts, mais placée en chaque individu : elle ne se limite pas à la culture académique, mais reconnaît la culture populaire, c'est-à-dire celle des ouvriers, des paysans, des habitants des quartiers urbains… La rencontre et les échanges entre ces mondes sont primordiaux, puisqu'ils permettent l'éducation de tous par tous. L'existence de lieux qui favorisent ces rencontres est également essentielle. Parmi lesquels : les Auberges de Jeunesse.

Mais qu'en reste-t-il, aujourd'hui ? Les Auberges de Jeunesse jouent-elles toujours leur rôle d'Education Populaire ? Ou ne sont-elles plus qu'une solution d'hébergement à petit prix ? « Certaines ont coulé, d'autres ont retourné leurs vestes, certaines essaient de survivre », résume Dominique Aubert, directeur de l'Auberge de Jeunesse de Vierzon. Lui se situe dans le troisième camp. C'est pourquoi, il y a quelques années, il a décidé de rouvrir grand les portes de l'établissement, aux visiteurs de passage et aux habitants de Vierzon. Pas seulement pour y dormir, non. Pour y vivre.

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Une radio pour créer du lien

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Je ne sais pas pour vous, mais je commence la journée par allumer la radio.
Je choisis une station d'informations. Il me faut des mots. Ce n'est pas un bruit de fond. J'écoute vraiment. Mon esprit, à mesure que se défont les brumes du sommeil, se reconnecte au monde. Par la voix de l'animateur ou de l'animatrice, il se relie à nouveau aux autres. Où que je sois, même très isolée physiquement, je suis ainsi liée à mes contemporains.radio 2

Maryse a conscience de ce lien. C'est, selon elle, la raison d'être de Radio Tintouin, une radio associative portée par Radio Pays de Vierzon, dont les studios sont installés à l'Auberge de Jeunesse. Elle s'écoute via Internet (2).
D'abord, créer un lien entre les membres de l'association, dans le plein esprit de l'Education Populaire : « J'ai appris en binôme, avec Denis. Il se mettait à la table de mixage. Progressivement, il me l'a laissée. Et aujourd'hui, j'anime et j'assure la technique ! » A son tour, elle tente de transmettre le fruit de son expérience : « Hier, j'ai écouté l'émission des jeunes. Un quiz musical. Je leur envoyais des SMS parce qu'on n'entendait pas assez la musique et que, par moment, ils parlaient tous en même temps ! »
Le lien, c'est aussi celui que la radio crée avec et entre les habitants, en transmettant des informations qui les concernent directement. Pour les informations locales par exemple, Maryse est à l'antenne du lundi au vendredi de 10 heures à 11 heures (bientôt jusqu'à midi). Elle propose aussi un « Coup de coeur » le mardi et des idées de sorties pour le week-end, le vendredi (3).
Enfin, le lien se renforce lorsque la radio se déplace et entre en contact direct avec ses auditeurs, par exemple lors d'événements. Prochaine délocalisation le samedi 7 novembre pour le Festival de l'engagement citoyen au Parc des expositions.

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« Soyez votre média, exprimez-vous ! »

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Radio Tintouin est l'une des associations accueillies à l'Auberge de Jeunesse depuis que Dominique Aubert a décidé d'en ouvrir plus largement les portes. « A l'époque, en 2012, j'organisais des réunions, des « brainstormings » (4) pour motiver les bénévoles, se souvient-il. Je voulais ouvrir les locaux pour qu'il y ait des activités, que les gens s'approprient les salles dans l'esprit Auberge de Jeunesse. Je souhaitais un brassage des Vierzonnais et de ceux qui dorment ici. Qu'ils se croisent, se rencontrent, se parlent. Parmi les quinze idées qui sont sorties de ces réunions : la radio. Pour moi, c'était la moins facile à réaliser mais elle est là ! »radio 1

Pendant trois ans et demi, l'équipe « discute, pinaille, rédige une charte, monte la radio techniquement ». La première émission voit finalement le jour en 2015. « Créer une radio en quelques clics sur Internet, c'est possible, ça peut aller très vite, des entreprises font ça très bien. Mais nous, on voulait maîtriser la radio techniquement : comment fait-on pour qu'un son sorte de la machine ? Forcément, ça prend plus de temps. Mais maintenant, on sait faire », assure Dominique Aubert, qui fait partie de l'association.

Quelle est la ligne directrice de la radio ? « C'est une radio progressiste, de proximité, à destination des habitants du Pays de Vierzon, ouverte à tous et à toutes, avec une diversité des sujets. Elle est participative puisque chacun apprend en binôme, dans le but d'être ensuite autonome. Les décisions sont prises collectivement, ce qui n'est pas simple à mettre en place : on n'est pas habitué à ce type de fonctionnement ; souvent, on laisse un chef décider et on le critique ensuite ! »
L'un des slogans : « n'écoutez pas la radio, faites la radio ! » « Soyez votre média, exprimez-vous ! » ajoute Dominique Aubert.

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Etre captée par un plus grand nombre

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Actuellement, l'association compte une trentaine d'adhérents individuels et une quinzaine d'associations partenaires, indispensables à l'équilibre financier de la radio. Moyennant 50 euros à l'année, elles bénéficient de « services » supplémentaires par rapport aux autres associations vierzonnaises : enregistrement d'un spot, proposition d'émissions…
Le reste des fonds provient de subventions, de la Ville et de la Communauté de Communes. « Ce qui n'empêche pas de conserver notre indépendance, assure Dominique Aubert. On peut organiser des débats sur des sujets de société. En revanche, nous ne sommes pas une radio d'opinion ni marquée politiquement et nous ne nous intéressons pas aux querelles politiciennes. Alors, on nous trouve parfois un peu lisse... »
A-politique, une radio d'Education Populaire ? Vraiment ? « Notre engagement peut venir des choix de sujets… On préfère parler de la grève à l'hôpital que relayer le discours du FN, par exemple... »

Bientôt, d'autres fonds pourraient être sollicités. Il y a quelques jours en effet, la radio a obtenu une fréquence provisoire sur la bande FM. D'ici à la fin de l'année, elle émettra sur le 103.5. Les travaux sont en cours pour monter le pylone et installer l'émetteur. Si le Comité Territorial de l'Audiovisuel (entité régionale du Comité Supérieur de l'Audiovisuel, le CSA) lui accorde un jour le droit d'émettre en continu, Radio Tintouin pourrait prétendre au Fonds de Soutien à l'Expression Radiophonique (FSER).
Mais pour l'instant, l'équipe se réjouit simplement de pouvoir être captée par un plus grand nombre d'auditeurs, ceux-là même qui n'écoutent jamais la radio via Internet.
Elle projette d'engager un coordinateur d'antenne. Mais pour cela aussi, « il faut trouver des fonds ». Enfin, dans un avenir plus lointain, elle espère pouvoir bénéficier d'un studio entièrement dédié à la radio, mieux insonorisé. « Mais ce n'est pas prioritaire. » Ce qui l'est ? Les travaux de rénovation de l'Auberge de Jeunesse.

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« S'il n'y a pas de rénovation, on est mort »

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Clés en main, Dominique Aubert me fait la visite des lieux. L'Auberge de Jeunesse de Vierzon a été construite en plein centre-ville en 1971, quand la place qui la délimite ne s'appelait pas encore François-Mitterand.

dortoirLe hall d'accueil s'ouvre sur une mezzanine, réservée à une bibliothèque et un salon avec télévision. Elle donne sur un couloir qui dessert chambres collectives (de 6 à 8 lits), sanitaires et douches. A l'étage, une nouvelle rangée de chambres, dont certaines communiquent, autrefois pratique pour les groupes. L'Auberge compte 80 lits au total.
Au rez-de-chaussée, une grande salle avec cheminée et bar, qui accueille des réunions et les activités des associations. Cet après-midi là, un groupe de l'ALF, pour l'Apprentissage de la Langue Française.
Au fond du bâtiment, deux cuisines : l'une, professionnelle, pour les petits-déjeuners et les repas pris sur inscriptions (surtout pour les groupes) ; l'autre, en autogestion, pour les usagers qui souhaitent préparer eux-mêmes leurs repas.
A l'extérieur, une terrasse, aménagée l'été.

En parcourant les espaces, on sent le poids des années, lourd, sur le bâtiment. « S'il n'y a pas de rénovation, on est mort », résume Dominique Aubert. Elle est prévue ; la première phase devrait débuter à l'automne 2019 avec des travaux d'isolation thermique et d'accessibilité pour les personnes à mobilité réduite. « La seconde phase devra concerner les chambres, mais elle n'est pas encore financée. D'ici là, sera-t-on encore là ? »
Car au-delà de la vétusté de l'Auberge de Jeunesse, c'est la raison d'être même de ce type d'établissement qui est en question. Grâce au soutien de la municipalité, celui de Vierzon fait face à peu de charges, mais les recettes diminuent, le taux d'occupation est faible. L'offre correspond-elle aux attentes des voyageurs d'aujourd'hui ? « Le problème est national. Tout est mélangé : les hôtels sont des auberges, les auberges des hostels, les particuliers font du Airbnb… Le terme « Auberge de Jeunesse » n'a pas été déposé ; du coup, dans certaines villes, on voit se développer des Auberges de Jeunesse privées ! Pour le public, il y a un problème d'identification. Ici, les gens réservent de plus en plus comme s'ils étaient à l'hôtel : ils demandent des chambres individuelles... »bibliothèque

Le directeur compte beaucoup sur la rénovation « pour faire revenir le public, développer de nouvelles activités, faire intervenir de nouveaux acteurs ». Il évoque le projet de la Communauté de Communes de « créer un pôle social associatif » avec notamment « un restaurant social ». Un local de réparation de vélos pourrait également voir le jour, profitant de la proximité du canal du Berry. « Il faut qu'on conserve notre différence, notre esprit : l'autogestion, plus de bénévoles, moins de rapports marchands. »

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Conserver le lieu vivant

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Si Dominique Aubert y croit, c'est qu'il a une longue histoire avec les Auberges de Jeunesse. Originaire d'un milieu modeste de Champagne, il est parti jeune, grâce à une bourse, étudier en Allemagne. Le pays de la création des Auberges de Jeunesse par Richard Schirrmann (1). De retour en France, il poursuit ses études avant de devenir objecteur de conscience dans une Auberge de Jeunesse, puis de partir découvrir la version britannique de l'autre côté de la Manche. « J'aimais le contact et l'esprit du lieu. Un lieu à part. J'ai aussi travaillé dans un cinq étoiles. J'ai vu le luxe. Ça ne m'intéresse pas. »
Le hasard le mène dans le Berry, à La Châtre, en saisonnier. Il prend le poste de direction à Vierzon en 2004. « Aujourd'hui, il y a trois postes pour la direction, la cuisine, le ménage... » Malgré les difficultés, il tente de « maintenir le bâtiment à flot », de conserver le lieu vivant.

Comme ce jeudi, une des journées les plus actives de l'Auberge. Y sont animés des cours d'espagnol, un atelier de tricot. L'AMAP (Association pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne et de proximité) distribue ses paniers. Un petit marché de producteurs locaux s'installe. Le bar est ouvert. Les voix résonnent fort contre le carrelage et ricochent sur les murs. On s'embrasse. On discute. On envisage de prochaines réunions, de futures animations. On sourit.mini marché

Depuis quelques années, les Amapiens préparent à l'Auberge de Jeunesse les 46 paniers de légumes que les familles viennent chercher en fin de journée. Avec la maraîchère, un producteur de fromages et de yaourts, ainsi qu'un boulanger sont présents chaque semaine. Tous en agriculture biologique. Une fois par mois, des producteurs de viande, d'escargots et un mieliste les rejoignent. L'association locale des Artisans du Monde propose aussi une sélection de ses produits. Un marché ouvert à tous et à toutes : voyageurs qui posent leurs valises pour dormir là, habitants du quartier, de Vierzon, des villages alentour…

Dans le studio de radio, Berry Latino a remplacé Maryse. Cette association créée par des personnes d'origine latino-américaine propose trois cours d'espagnol à l'Auberge de Jeunesse : basique, intermédiaire et confirmé. Vingt-cinq adhérents y participent. Depuis cette année, des cours de danse sont également dispensés, mais dans une autre salle de la ville, aux Forges. Ponctuellement, des randonnées pédestres et cyclistes sont organisées ; le départ est donné depuis l'Auberge de Jeunesse.

A l'étage, près de la bibliothèque, c'est l'heure du tricot pour quatre à six membres de l'Université populaire. Des femmes qui apprennent ou viennent se perfectionner ou même, simplement, passer un « bon moment de convivialité », comme le souligne Edwige Sallé, l'animatrice.

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Un lieu de résistance ?

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Un autre rendez-vous, précieux, se déroule régulièrement (environ une fois par mois) dans les locaux de l'Auberge de Jeunesse : le Café Repaire. Rien à voir avec la réparation de petit-électroménager ou de doudous entre débrouillards (les Repair Cafés) !tricot
Le collectif qui organise ces rendez-vous propose des soirées thématiques, en invitant des auteurs, des universitaires, des chercheurs ou des passionnés d'histoire, de politique, d'économie… « Des rencontres de fond qui apportent une parole alternative », comme le souligne Dominique Aubert.
Dernière en date : le mardi 18 septembre, environ 70 personnes ont assisté à l'intervention de Gaetano Manfredonia sur l'histoire de l'anarchisme. La prochaine est programmée le mardi 16 octobre à 19 heures sur l'affaire de Tarnac.

Apprendre. A n'importe quel âge de sa vie. Des autres. De soi. Pour faire partie d'une collectivité plus autonome. Qui prend son alimentation, sa culture, son savoir faire en main. Qui écoute, dit, débat, aiguise son esprit critique. Qui veut se relier aux autres, au monde qu'elle compose et qui la compose.
On est bien dans l'esprit de l'Education Populaire et pour cette seule raison sans doute, l'Auberge de Jeunesse de Vierzon mérite de rester debout. Grande ouverte.

« Je dis qu'on est un lieu de résistance », ose Dominique Aubert. A quoi ? « Au système, c'est peut-être un peu fort… A la connerie humaine. Voilà : à la connerie humaine. C'est déjà pas mal. »

Fanny Lancelin

(1) Lire l'histoire du Mouvement Ajiste dans la rubrique (Re)visiter.
(2) www.radiotintouin.org
(3) Les programmes de Radio Tintouin : les informations locales du lundi au vendredi de 10 h à 11 h. Le lundi, de 15 h à 16 h : Odyssée Rock ; une fois par mois, de 19 h à 20 h 30 : Cause toujours, tu m'intéresses. Le mardi, de 15 h à 16 h : le Coup de Coeur de Maryse. Le mercredi de 14 h à 17 h : la libre antenne des jeunes ; de 18 h à 19 h : D'jeunération avec le Pôle Jeunesse de la Ville de Vierzon ; deux fois par mois, de 19 h à 21 h : Bassement. Le jeudi de 14 h 30 à 15 h 30 : Génération 60. Le vendredi de 17 h 15 à 18 h : Et si vous sortiez ce week-end ? De 18 h 15 à 19 h 15 : 18 ans dans les années 80 ; de 19 h 30 à 21 h 30 : Accordéon d'hier et d'aujourd'hui. Le samedi de 14 h à 15 h : vers Zion ; de 15 h à 16 h : En temps T ; de 17 h à 19 h : Untitled Show ; à partir de 19 h selon les événements : Hors les murs. Le dimanche de 17 h à 18 h : résult'tintouin. Les autres plages sont occupées par de la musique.
(4) Brainstorming : tempête sous le cerveau, réunion où chacun donne ses idées en vrac, de manière spontanée.

 

Contacts

  • Radio Tintouin : www.radiotintouin.org, rubrique « Nous contacter ».
  • AMAP Croc Panier : Alain Forget au 02.48.75.99.99.
  • Berry Latino : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
  • Atelier tricot de l'Université populaire : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
  • Café Repaire : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
  • Auberge de Jeunesse de Vierzon : 02.48.75.30.62.