Alessandro Pignocchi, « La recomposition des mondes »

« La classe ailée, la plus haute, la plus tendre, la plus sympathique à l'homme, est celle que l'homme aujourd'hui poursuit le plus cruellement. Que faut-il pour le protéger ? Révéler l'oiseau comme âme, montrer qu'il est une personne. »
Jules Michelet

La nature n'existe pas. » Quelle surprenante affirmation, non ? Car vous le savez bien, vous, que la nature existe. Vous vivez à la campagne et vous les voyez bien, les arbres qui ploient sous les assauts du vent, la terre brune des champs tout juste sillonnés, les faons qui courent vers les sous-bois, les oiseaux qui vous réveillent le matin, les écureuils qui planquent les noix dans votre potager… Si vous vivez en ville, vous le savez bien aussi, lorsqu'enfin arrivent les vacances et que vous chargez famille et bagages dans la voiture, en route vers la mer, la montagne ou que vous profitez d'un dimanche ensoleillé pour une balade au parc.
Et puis, il y a bien tous ces documentaires à la télévision qui vous parlent de « protection de la nature » à tout bout de champ ou de « nature qui se déchaîne » quand passe un typhon sur le Japon.GDO Alessandro Pignocchi

Mais non. « La nature n'existe pas », nous dit Alessandro Pignocchi. Elle est un concept, une construction occidentale et moderne. Qui met curieusement à distance les êtres humains des milieux d'où ils viennent et dans lesquels ils vivent. Il y aurait : d'un côté, la nature ; de l'autre, la culture.
« Mais la plupart des autres peuples du monde se passent de ces deux notions », nous dit encore Alessandro Pignocchi. Certains Occidentaux aussi, entrés en résistance contre le capitalisme qui mesure, quantifie, marchande tout. Sur des zones qu'ils défendent, ils appréhendent un autre rapport au monde. Ils cassent les codes, sautent le fossé entre humains et non-humains, tentent de nouvelles approches.

L'anthropologue Alessandro Pignocchi est allé à la rencontre des Indiens d'Amazonie, puis des zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Aucun rapport ? Pas si sûr...
Il a partagé ses expériences dans des bandes dessinées vivantes, drôles, aux messages forts. Il y a quelques jours, il est venu présenter « La recomposition des mondes » (1) (éditions du Seuil) au café-restaurant associatif « Au Grès des Ouches » à Morogues.

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Des oiseaux aux Indiens Achuar

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Alessandro Pignocchi a suivi des chemins parallèles qui ont fini par se rejoindre. Une passion pour les oiseaux, née à l'enfance, entretenue par des ouvrages, pleinement vécue lors d'un premier voyage en Equateur à l'âge de 16 ans. La pratique du dessin, encouragée, presqu'oubliée, aujourd'hui éveillée. Des études scientifiques – biologie et sciences cognitives – puis de philosophie de l'art.
Il a publié deux ouvrages retraçant ses travaux : « L'œuvre d'art et ses intentions » en 2012 et « Pourquoi aime-t-on un film ? Quand les sciences cognitives discutent des goûts et des couleurs » en 2015 (éditions Odile Jacob).
« J'avais à peu près accepté l'idée d'être un théoricien triste », explique-t-il. « A peu près » seulement, car le milieu de la recherche le lasse et aucun poste ne se présente à lui.nature nexiste pas cover

C'est alors que ses chemins croisent celui de l'anthropologue français Philippe Descola, à travers le livre « Les lances du crépuscule : relations Jivaros. Haute Amazonie » (éditions Plon). Il y raconte son expérience auprès d'Indiens faisant partie de l'ensemble des Jivaros, les Achuar. Chez eux, pas de concept de « nature », ni même de mot pour le définir, mais des humains et des non-humains considérés sur le même plan, comme des « partenaires sociaux ».

La nature n'existe pas.
« Un choc » pour Alessandro Pignocchi qui s'était déjà rendu à plusieurs reprises en Amazonie, mais n'avait pas saisi, pas compris ce rapport au monde. Il décide alors de retourner sur les traces de Descola, avec une réelle démarche d'anthropologue.

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La découverte d'une « formule sociale singulière »

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Mais en quoi consiste cette démarche ? Dans son dernier ouvrage, « Une écologie des relations » (CNRS éditions), Philippe Descola distingue trois étapes qui lui ont permis de le devenir. L'ethnographie, d'abord, c'est-à-dire l'immersion dans une communauté pour en apprendre la langue, les coutumes, les interactions… L'ethnographe écrit son expérience « pour la transformer en instrument scientifique ». L'ethnologie, ensuite : le chercheur devient spécialiste d'une « aire culturelle ou d'un type de problèmes ou les deux ». Pour cela, il se documente, acquiert une certaine forme d'expertise. L'anthropologie, enfin, réfléchit aux propriétés de la vie sociale et la théorise.

Philippe Descola avait débuté par la philosophie mais il la trouvait trop « eurocentrée ». Elève de Claude Lévi-Strauss et de Maurice Godelier (2), il s'intéressait à la façon dont les sociétés s'adaptent à leur environnement. Les sociétés amazoniennes en particulier le fascinaient.
Son hypothèse : « Ces Indiens auraient inventé une formule sociale singulière bien au-delà de l'espèce humaine pour y inclure plantes et animaux. » Restait à la vérifier sur le terrain.

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Etre le prolongement de son environnement

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C'est ainsi que dans les années 1970, il partit avec sa compagne, Anne-Christine Taylor, vivre chez les Achuar d'Equateur, un groupe jamais étudié et dont les premiers contacts pacifiques n'avaient eu lieu que peu de temps auparavant, avec des missionnaires.
En apprenant leur langue, ils s'aperçurent que les Achuar chantaient des « anent », incantations à destination d'êtres absents ou d'êtres ne parlant pas leur langue, comme les végétaux et les animaux. Enregistrant et traduisant ces chants, Philippe Descola et Anne-Christine Taylor ont découvert que les Indiens communiquaient ainsi avec les non-humains en les considérant également comme des personnes. Ce qui ne les empêchait pas de les cultiver, les chasser et les manger.
Cette communication s'est aussi révélée dans l'interprétation des rêves, dans lesquels les non-humains pouvaient entrer en contact avec les humains pour leur livrer des messages.achuard

La différence avec les Européens est de taille : ceux-ci considèrent que les humains constituent une espèce à part, voire dominante, la seule qui soit dotée d'une « intériorité », d'une capacité réflexive ; en revanche, ils pensent avoir des points communs avec les non-humains dans leur « physicalité ».
Les Achuar (comme d'autres peuples dans le nord du Canada ou en Australie), considèrent les humains et les non-humains semblables par leur intériorité : tous ont une âme et une capacité réflexive. Mais chaque espèce se distingue par sa physicalité : chacune vit dans une « niche écologique » qui lui est propre. Ici, une espèce est définie par son habitat, son alimentation mais aussi ses costumes, sa langue… Chaque tribu peut donc être considérée comme une espèce.

Alors que Philippe Descola s'intéressait au départ à la manière dont les sociétés s'adaptent à leur environnement, il dût se rendre à l'évidence : les Achuar ne s'adaptent pas ; ils sont le prolongement de leur environnement. Il existe une porosité entre leurs jardins et la forêt, véritable espace social peuplé d'humains et de non-humains.

Après avoir lu « Les lances du crépuscule », Alessandro Pignocchi repart en Amazonie avec en tête « un fantasme de l'altérité absolue ». Ses attentes sont grandes ; il est finalement « presque déçu ». Ce rapport au monde qui lui paraissait extraordinaire est discret, sans démonstration spectaculaire au quotidien.
Mais son voyage lui aura permis de renouer avec le dessin et de publier pour la première fois une bande dessinée : « Anent » (éditions Steinkis).

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L'émerveillement venu de la ZAD

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L'émerveillement se produira ailleurs, de manière inattendue. Pour illustrer un essai sur les concepts de nature et de culture, il se rend sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Il arrive quelques jours avant l'opération de destruction des lieux de vie par les gendarmes mobiles, en avril 2018.

Ce qu'il découvre le bouleverse. Même ceux et celles qui n'étaient pas venu.es là, au départ, pour des raisons écologiques, tendent à une relation de sujet à sujet avec les non-humains.ressource humaine

Pourquoi ? Les raisons sont multiples, mais le mode de vie des zadistes y est sans doute pour beaucoup. Aux espaces communs (cuisine, salle d'eau, ateliers…), sont reliés des espaces individuels (chambres) ; y accéder signifie souvent traverser un champ, un bois, un étang… L'habitat n'est pas dans le bocage, il est le bocage. La « nature » n'est pas mise à distance, elle fait partie intégrante de la vie. (3)

Autre raison : l'essence même de la lutte « contre un aéroport et son monde », sous-entendu son monde capitaliste.
Depuis le XVIIIe siècle en France, on « aménage ». Tout le vivant est répertorié, classifié, rationalisé et optimisé pour mieux être marchandisé. (4) L'être humain n'est pas épargné. L'ouvrier devient un outil de la croissance économique. Aujourd'hui, il n'est d'ailleurs plus un ouvrier mais une « ressource humaine ».
Aménager, c'est contrôler. Imposer où vivent les populations, où elles travaillent, où elles se divertissent, comment elles se déplacent. C'est construire, tracer des routes, bétonner. Même si l'on doit, pour cela, exploser des montagnes à coups de dynamite, remblayer des mares, raser des forêts.
Lorsqu'on ne détruit pas, on sanctuarise : on visite la nature comme on visite un musée, dans des parcs naturels où seuls les touristes ont droit d'usage. Les habitants et activités historiques ont été chassés. On ne vit plus sur ces terres ; on y passe, sur des chemins balisés qui mènent au restaurant et au magasin de souvenirs. Parfois, un projet de méthanisation ou de parc d'attraction voit le jour et fait voler en éclats les bonnes intentions des « protecteurs » de la nature…

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Réfuter le « service écologique »

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Les zadistes ont dit « non ». Il n'y aura pas d'aéroport supplémentaire dans l'Ouest de la France, ni de réseaux routiers pour balafrer le bocage. Pas question de soutenir un projet qui sert les intérêts d'un monde capitaliste mortifère, exploitant humains et non-humains, et détruisant leurs milieux.

« Sur la ZAD, le rapport au monde s'organise sur des bases différentes que celles qui existent à l'extérieur, souligne Alessandro Pignocchi. Je découvrais en actes les idées qui m'intéressaient d'un point de vue théorique. »
Dans la logique occidentale et capitaliste, les végétaux et les animaux sont des objets qui ont une utilité. « Quand tu as un objectif économique, par exemple en tant qu'éleveur, tu es obligé de considérer l'animal comme un objet », insiste l'anthropologue. En les considérant comme des sujets, les zadistes réfutent le concept de « service écologique ». Il faudrait protéger les forêts parce qu'elles sont le poumon de la planète ? Les hérissons parce qu'ils mangent les limaces sur nos salades ? Les rivières parce qu'elles irriguent nos cultures ? Et pourquoi pas, simplement, parce qu'ils.elles sont ? Des êtres au sens premier du terme. Des vies.nous sommes la nature qui se défend

Le service écologique, « ce serait aussi choquant que de choisir quelle cabane défendre, en période d'expulsion, sur la base des services que t'ont rendus ses habitants, écrit Alessandro Pignocchi dans « La recomposition des mondes ». Aussi choquant que d'expliquer à des enfants qu'il ne faut pas exterminer les autres humains parce qu'ils peuvent potentiellement leur être utiles. » Il dessine une enseignante en cours de biologie devant une classe : « Les reins, on peut en avoir besoin plus tôt qu'on ne le croit. Quant aux intestins, on l'ignore trop souvent, mais en cas de pénurie de chats, ça fait de très bons cordages. »

On sourit. Mais on réfléchit, aussi. Tout l'art d'Alessandro Pignocchi est là : dans cet équilibre entre forme et fond, entre gravité et humour, entre observation et activisme…
Finalement, l'essai qu'il devait illustrer s'est transformé en bande dessinée totalement dédiée à la ZAD. Il y prolonge sa réflexion sur le concept de « nature » découvert chez Descola et vécu en Equateur, offrant ainsi bien plus qu'un témoignage.

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Un affrontement assumé avec l’État

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La violente réaction de l’État, garant du système capitaliste, contre la ZAD, montre bien à quel point il n'entend rien à cette révolution. Pourtant, pour Alessandro Pignocchi, aucun doute : « Il n'y aura pas d'issue à la crise écologique sans détruire la sphère économique ». Et cette issue suppose un affrontement assumé avec l’État.
Le bras de fer se poursuit, notamment sur le champ de bataille du droit. A la ZAD, un fonds de dotation, « La terre en commun », a été créé pour acquérir les terres et les bâtis, et prolonger l'expérience d'usage collectif (5). Se battre avec les armes du capitaliste ? Une vitrine légaliste pour mieux poursuivre le combat ?

Quoi qu'il en soit, la ZAD essaime. Depuis le début de la lutte, elle jète des ponts, s'étend au-delà du bocage, intègre des réseaux. Le prochain projet d'Alessandro Pignocchi portera ainsi sur les liens entre zadistes et Gilets Jaunes… En attendant, suivez son regard sur l'actualité et ses travaux sur son blog, Puntish (6).

Fanny Lancelin

(1) Le titre fait écho à celui du livre « La composition des mondes » de Philippe Descola, entretiens avec Pierre Charbonnier (éditions Flammarion).
(2) Claude Lévi-Strauss (1908-2009) et Maurice Godelier (1934-), anthropologues français de renommée internationale.
(3) Lire aussi la rubrique (Re)visiter.
(4) Lire aussi dans le numéro 19 de (Re)bonds : « Etre Forêts – Habiter des territoires en lutte » de Jean-Baptiste Vidalou. http://rebonds.net/quandlaforetdebordeetsepropage/462-etreforetshabiterdesterritoiresenlutte
(5) Lire aussi la rubrique (Re)découvrir.
(6) http://puntish.blogspot.com/

 

Exposition

  • Lancée à l'occasion du festival de bandes dessinées « Bulle Berry », une exposition est consacrée à Alessandro Pignocchi au muséum d'histoire naturelle de Bourges. Intitulée « Anent et la recomposition des mondes », elle est visible jusqu'au dimanche 3 novembre inclus.
    Plus de renseignements sur http://www.museum-bourges.net/museum-a-venir-10.html