Beaux Regards : une ferme en plein cœur de Bourges

« Désormais, la plus haute, la plus belle performance que devra réaliser l'humanité, sera de répondre à ses besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Cultiver son jardin ou s'adonner à n'importe quelle activité créatrice d'autonomie sera considérée comme un acte politique, un acte de légitime résistance à la dépendance et à l'asservissement de la personne humaine. »
Pierre Rabhi

Mon dictionnaire me ment. Je le savais déjà subjectif, politique – il suffit de consulter la définition du mot « anarchie » pour s'en rendre compte – mais là, il ment carrément. A la lecture de ce qu'est, selon lui, un·e paysan·ne, je reste perplexe : « Personne qui vit à la campagne de ses activités agricoles ». Synonymes ? « Agriculteur, cultivateur, exploitant agricole. (Ces synonymes sont souvent employés à cause du sens péjoratif du mot) (1). » Encore mieux. L'éleveur ne peut donc pas être un paysan – lui qui, par sa pratique, façonne pourtant bien le paysage – et il n'y aurait aucune différence historique, culturelle, technique, politique entre un exploitant agricole et un paysan…

carte postale beaux regards

Contraires ? « Citadin, urbain. » Mon dictionnaire me ment. Ou bien il est amnésique. Que fait-il de tous ceux et toutes celles qui, depuis des siècles, nourrissent les habitant·es des villes en vivant parmi eux·lles ? Que fait-il du mouvement qui, depuis les années 1990, voit pousser les micro-fermes en plein cœur des grandes agglomérations, comme des carottes dans une terre sablonneuse ? Certes, nombre de ces projets voient le jour hors sol et il y a fort à redire sur leur mise en œuvre. Mais certains sont réellement des espaces agricoles qui visent à nourrir la population et font partie intégrante du paysage urbain. Dès lors, qui sont les hommes et les femmes qui les animent, si ce ne sont des paysan·nes ?

Aurélien Chartendrault fait partie des oubliés de mon dictionnaire. Sa ferme en plein cœur de Bourges est pourtant réelle. En pleine construction, certes, mais bien là. Il n'a pas importé la terre. Elle nourrissait bien avant son existence les habitant·es de ce quartier si particulier de la ville. Elle renaît aujourd'hui sous un nom performatif : La Ferme des Beaux Regards.

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Rester en ville

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« Arrête, sinon on va te mettre à Beaur'gard ! » Aurélien sourit. Il se souvient de cette petite phrase régulièrement entendue lorsqu'il était enfant. A Bourges, « Beaur'gard », c'était là où vivaient ceux qu'on désignait comme fous. « Au XIXe siècle, un asile a été créé sur le site, explique-t-il. Aujourd'hui, c'est le centre hospitalier psychiatrique George-Sand. » Les bâtiments des différents services s'étalent sur un promontoire qui offre une vue imprenable sur la ville. « D'où les beaux regards, reprend Aurélien. Séparer à nouveau les deux mots leur redonne du sens. »

En contrebas, un terrain semble en friches. C'est là qu'Aurélien a choisi d'installer sa ferme urbaine. « Autrefois, l'hôpital y cultivait des légumes et des céréales, et y élevait des animaux. C'était indispensable à son autosuffisance alimentaire. J'ai entamé des recherches, notamment auprès du service de documentation de l'hôpital. J'attends des plans et des écrits. J'ai retrouvé des cartes postales. Malheureusement, les cahiers de culture anciens n'ont pas été retrouvés. »

Aurélien n'a pas toujours été paysan. Après une formation en audiovisuel et en journalisme, il a notamment exercé au magazine l'Express à Paris. « Mais j'avais envie de faire quelque chose de concret et d'être à l'air libre. J'ai toujours été attiré par les vergers. Pour que ça puisse être viable économiquement, il fallait y ajouter du maraîchage. » En 2016 et 2017, il a suivi une formation au centre pour adultes du Subdray à Bourges et en est ressorti avec un BP REA (Brevet Professionnel Responsable d'Entreprise Agricole). Il a réalisé des stages chez un arboriculteur à Loury près d'Orléans, qui a fait un énorme travail de recherches sur les variétés locales pour la production du cidre. Il a également donné la main à des maraîchers en Auvergne, où il a découvert la traction animale (2). « C'était un peu mon rêve, mais je n'étais pas très à l'aise avec l'animal. Et ce n'est pas forcément compatible avec un projet urbain car il faut beaucoup d'espace pour des animaux. »

Depuis deux ans, il travaille comme ouvrier agricole à l'Entraide Berruyère, une association d'insertion par l'activité économique. « Nous cultivons en biodynamie, j'apprends beaucoup », souligne-t-il. Parallèllement, et dès sa sortie du centre de formation, il a commencé à chercher un terrain pour s'installer. « Le premier point du projet, c'était de rester en ville. Je suis né à Bourges, tous mes réseaux sont ici, mes engagements associatifs… Au départ, je pensais louer ou acheter à la campagne, mais en fait, c'est ici que j'ai envie d'être. »

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Un terrain de l'hôpital George-Sand

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Chaque jour, il a arpenté la ville à vélo (son unique moyen de transport) pour guetter les terrains en friches. « J'allais voir sur place, je me servais de Géoportail pour repérer les parcelles puis j'allais au cadastre. Là-bas, tu as les adresses mais pas les numéros de téléphone ! Alors, tu fais de nouvelles recherches, tu laisses des courriers dans des boîtes aux lettres… » Il a reçu de nombreuses réponses négatives, de propriétaires qui ne voulaient pas louer ou des propositions à des prix très élevés.

terrain vue globale

« Je n'avais aucun apport personnel. Je cherchais donc un fermage, un bail rural classique. Mais en ville, les propriétaires ont peur d'avoir les mains liées, de ne pas pouvoir virer les locataires si le zonage change et passe en constructible. Le bail rural est très protecteur vis-à-vis des fermiers : théoriquement, tu ne peux pas les virer si leur activité économique dépend du terrain, ou bien il faut justifier que toi-même ou tes descendants voulez le cultiver. »

Celui du centre hospitalier George-Sand n'a pas ces problématiques. « Je suis allé voir le directeur de l'époque, Monsieur Servier, qui était très enthousiaste à l'idée que cet espace reste vert. Ça lui plaisait qu'il y ait un verger. Le seul projet qui pourrait me faire partir serait l'extension de l'hôpital, mais il a encore d'autres terres pour ça, si besoin. »
Fin 2018, Aurélien a donc signé un bail rural de neuf ans, renouvelable, et créé son entreprise individuelle.

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Un financement participatif

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Sans apport personnel, il lui a bien sûr fallu trouver des aides. « Je me suis tourné vers l'association de la Confédération paysanne qui aide à l'installation (3) », explique-t-il. Et la Chambre d'agriculture ? « C'est davantage une aide administrative, avec une formation sur les chiffrages de projets par exemple. L'accompagnement n'est pas forcément optimal pour ceux qui n'ont rien et ne viennent pas d'un milieu agricole. » Des institutions l'ont soutenu, telles que le Pays de Bourges (4) qui gère les fonds européens, et la Communauté d'agglomération Bourges Plus, qui gère des subventions provenant de la Région Centre. « Il existe notamment une enveloppe pour les personnes qui font de l'agriculture biologique en circuit court. »

Mais Aurélien a trouvé d'autres partenaires, les futur·es usagèr·es du lieu. C'est ainsi qu'il a lancé une campagne de financement participatif. « Le but était de financer les réseaux d'eau et d'électricité, précise-t-il. En clair, ce qui resterait sur le terrain, qui servirait à nous et à d'autres, qu'on ne pourrait pas revendre. Un « équipement public », en quelque sorte. »
Près de 14.000 euros ont été récoltés en 35 jours, via la plateforme Blue Bees (qui retient au passage une commission de 8%). Au total, 230 souscripteur·ices ont participé : des proches mais aussi, en majorité, des inconnu·es, habitant·es de Bourges. « Les sommes allaient de 5 à 1.000 euros. » En contrepartie, ces futur·es usagèr·es pourront bénéficier de formations en greffe et plants, de balades pour reconnaître les plantes sauvages et comestibles, ou encore de repas, par exemple. « Je suis content de voir que ça a plu à ce point », sourit Aurélien.

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« Ce qui est important, c'est de prendre soin des terres »

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Qu'est-ce qui a séduit ces souscripteur·ices ? En quoi consiste précisément le projet de la Ferme des Beaux Regards ?
« La surface du terrain est de 2,64 hectares, séparée en deux parties par un chemin boisé, décrit Aurélien. Sur un hectare, nous avons planté cet hiver un verger : 70 arbres, des pruniers, des pommiers et des poiriers, greffés en 2018 avec des variétés anciennes de la société pomologique du Berry (5). La seconde partie, d'1 hectare 64, sera réservée au maraîchage. » Des jardins de 8 mètres par 25 vont être créés, cultivés en bio intensif (c'est-à-dire en minimisant l'espacement entre les plantes (6)). Mais entre chaque jardin, de l'espace sera ménagé pour faire pousser des haies fruitières et peut-être de la vigne. C'est le principe des vergers maraîchers.

aurélien

« Je vais procéder à des essais, explique Aurélien. Quand tu as deux ans d'expérience, il faut être humble et se remettre sans cesse en question. Ce que tu apprends sur un terrain n'est pas forcément valable sur un autre. Ce qui est important, c'est de prendre soin des terres. Il ne suffit pas d'avoir un label pour dire qu'on travaille bien ou qu'on n'a pas d'impact. On est invasif dans tous les cas. On aime la terre mais, en même temps, on la contraint. Il s'agit d'un équilibre à trouver. »
Aurélien veut porter une attention particulière à la rotation des cultures et les temps de repos du sol, avec la mise en place d'un couvert, en engrais vert par exemple. Il veut limiter la mécanisation, même s'il sait qu'il devra y recourir un minimum pour les travaux de début et de fin de saison, lors du décompactage.

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Avec les arbres, « une vie à une autre vitesse »

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Aux Beaux Regards, Aurélien ne projète pas seulement une activité économique. Il veut encourager de nouvelles manières d'observer et de vivre. « A travers les légumes et les arbres fruitiers, on peut parler aussi d'une vie à une autre vitesse. Ces arbres seront centenaires, bicentenaires même pour les poiriers. Dans les vergers aujourd'hui, la première question qu'on se pose, c'est : quand est-ce que j'aurai des fruits ? On plante des arbres qui donnent vite, on les tuteure, on les gave d'eau et on les épuise en quelques années. Pour qu'ils soient riches, les éléments ont besoin de temps. Avant, on plantait en pensant aux autres générations. Ici, les arbres vont grandir tranquillement. Le début du travail aura lieu dans six ou sept ans. »

Le maraîchage permettra à son entreprise de démarrer. Quels seront les débouchés ? « La vente directe, ici. » Le but n'est pas seulement de fournir un panier aux client·es. « Nous pourrons engager des discussions, faire découvrir les saisonnalités, permettre aux habitant·es du quartier de bénéficier d'un espace pour respirer. » L'environnement appelle aussi des projets pédagogiques : de l'autre côté de la rue, une crèche, une école primaire, un collège et un lycée ! « Quand on essaie de changer les choses, on pense aux enfants et à la nouvelle génération. J'aimerais les sensibiliser au fait de mettre les mains dans la terre. L'idée ne serait pas seulement d'ouvrir pour des visites ponctuelles, mais de monter un projet pour que les enfants viennent tout au long de l'année faire pousser leurs légumes ou leurs arbres. Ce serait vraiment chouette. »

Sa compagne, Adeline Pomi, qui le soutient depuis le début sur le projet, aimerait se consacrer à cette partie de la ferme. Pour l'instant, elle travaille au réseau d'échange de savoirs du quartier des Gibjoncs. « Nous sommes parents d'un petit garçon, nous ne pouvons pas nous permettre de tout lâcher maintenant. »

AURÉLIEN ET ADELINE

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Un réseau de fermes urbaines

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Actuellement, Aurélien jalonne le terrain pour l'arrivée des containers maritimes recyclés provenant d'une entreprise du sud du Cher (7). Ils serviront à stocker son matériel, à un espace de conditonnement et de lavage des légumes, ainsi qu'une chambre froide. « J'adorerais autoconstruire mais je n'ai ni les compétences ni les amis pour ça ! Ces containers étaient une bonne solution financière et ils ont une empreinte réduite sur le terrain. »

Malgré l'automne qui arrive, les chantiers ne manquent pas : l'installation d'une nouvelle clôture, la préparation des terrains et espaces de culture, les tranchées pour amener les réseaux, le montage des serres… Pour certaines étapes, Aurélien songe à organiser des chantiers participatifs mais aussi à intégrer un réseau de fermiers s'installant en ville.
Bourges est déjà largement reconnue pour sa vaste enclave d'agriculture urbaine : les marais, où des maraîchers cultivent des légumes, mais aussi des jardiniers solidaires et des particuliers... Les marais s'étendent sur 135 hectares en plein cœur de la ville.

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L'agriculture contre la bétonisation

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Alors, pas de paysan·nes en dehors des campagnes ? Le problème vient peut-être des représentations que le terme « fermes urbaines » fait naître à l'esprit : des tonnes de terre déplacées pour faire pousser des légumes sur les toits de centres commerciaux ou de parcs d'exposition comme à Paris (8) ; des fermes verticales pour une agriculture augmentée, hors sol, comme à Lyon (9)… Dans tous les cas, un non sens, qui justifie même la bétonisation des terres arables : puisqu'il serait possible de faire pousser des légumes et des fruits partout, pourquoi ne pas bétonner en dessous ? Et réaliser ainsi une opération doublement rentable : développer des projets purement capitalistes, pas du tout soutenables socialement et écologiquement, tout en écoblanchissant son image.

Mais à Bourges et dans de nombreuses autres villes comme Dijon par exemple (10), des paysan·nes pensent l'agriculture urbaine autrement. Leurs objectifs ne sont pas toujours les mêmes, mais dans tous les cas, il·les évitent l'urbanisation d'hectares de terres cultivables ; il·les redonnent aux habitant·es d'une ville la possibilité de s'interroger et d'agir sur leur alimentation ; il·les leur offrent une nouvelle voie vers l'autonomie. De nouveaux et beaux regards.

Fanny Lancelin


(1) Source : dictionnaire du Petit Larousse Illustré et la version numérique du Larousse : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/paysan/58832?q=paysan#58473
(2) Traction animale : https://fr.wikipedia.org/wiki/Traction_animale
(3) ADDEAR18, Association pour le Développement de l'Emploi Agricole et Rural du Cher : lire aussi la rubrique (Re)visiter
(4) Le « Pays de Bourges » est désormais un PETR, Pôle d'Equilibre Territorial et Rural. Plus d'informations sur son fonctionnement et ses missions : https://www.paysdebourges.fr/
(5) Société pomologique du Berry : http://www.pomologie-neuvy.fr/
(6) Bio intensif : https://fr.wikipedia.org/wiki/Micro-agriculture_biointensive
(7) Alternative Container : lire la rubrique (Re)découvrir.
(8) https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/08/13/la-plus-grande-ferme-urbaine-d-europe-ouvrira-au-printemps-2020-a-paris_5499051_3244.html
(9) http://www.fermeful.com/
(10) A Dijon, le quartier autogéré des Lentillères : https://lentilleres.potager.org/