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Les Mutilé·e·s pour l'exemple

Des mains arrachées, des visages ensanglantés, des pieds explosés… Ces images, dignes de scènes de guerre, ont marqué les esprits lors des manifestations des Gilets Jaunes (GJ). Les victimes de ces violences policières ont créé un collectif baptisé « Les Mutilé·e·s pour l'exemple » invité à Bourges lors de la soirée anniversaire du mouvement des GJ (lire la rubrique (Ré)acteur·ice·s). Myriam, militante anti-répression installée à Bordeaux, nous explique quel est le rôle de ce collectif, ses objectifs et ses revendications.

« Quand est né le collectif ?

« C'était au début du mouvement des Gilets Jaunes, dès 2017, je crois. Il a été créé par des personnes mutilées pendant le mouvement et par Robin, lourdement blessé au pied à Bure. Il est entré en contact avec des mutilés Gilets Jaunes. Il était dégoûté par le silence médiatique autour de ces blessures de guerre. Il y a eu une première marche à Paris le 19 juin 2019.

Quels étaient les objectifs de départ et ont-ils évolué ?

Il s'agit de regrouper toutes les personnes mutilées lors de manifestations, pour leur apporter un soutien juridique : par exemple, trouver un avocat ou des fonds pour assurer toutes les démarches…
Il faut aussi les accompagner psychologiquement parce que lorsqu'on est mutilé, on a besoin de soins corporels mais aussi psychologiques. Notre collectif est national donc il nous faut trouver des professionnels dans chaque région.
Notre but est également de faire connaître le collectif et le mouvement des Gilets Jaunes, par exemple grâce à des soirées comme à Bourges.

Les objectifs ont évolué parce que nous avons intégré le réseau « Vérité et Justice », ce qui a élargi nos revendications. « Vérité et Justice » s'adresse à toutes les personnes victimes de violences policières, pas seulement dans les manifestations mais aussi dans les quartiers, en prison, dans la rue pour les sans-abris, les migrants…

Le mot « mutilé » évoque la guerre. Quelle définition les membres du collectif donnent-iels à ce terme dans les cas précis qui les concernent ?

Les mutilé·e·s, ce sont des personnes blessées en manifestation, mais c'est vrai, ce sont des blessé·e·s de guerre.
Macron a fait la guerre aux manifestants puisqu'il a utilisé, face à des pacifistes, des armes de guerre comme les LBD ou les chars. (2)
On parle de mutilations parce que ce sont des blessures de guerre. Les médecins qui ont eu affaire à ces blessures infligées pendant le mouvement des Gilets Jaunes les définissent d'ailleurs comme telles. (3)

L'expression « Mutilé·e·s pour l'exemple » renvoie à « Fusillé·e·s pour l'exemple ». Les membres du collectif considèrent-iels que la mutilation est un acte stratégique porté par une institution, pensé politiquement pour punir, décourager, faire taire ?

C'est tout à fait consciemment que le gouvernement a décidé de faire la guerre à des Gilets Jaunes désarmés. Il s'agit effectivement de traumatiser les gens pour qu'ils ne viennent plus en manifestation. Ça a fonctionné, puisqu'il y a eu de moins en moins de manifestants, pas seulement à cause des mutilations mais des blessures en général, et du nombre incalculable de gardes à vue et de contrôles avant, pendant et après les manifestations. Il y a eu aussi beaucoup de procès. Des Gilets Jaunes ont été en prison.
Sans parler des amendes à foison à 135 euros, parce qu'un décret créé par Castaner, alors ministre de l'Intérieur, datant de mars 2020, a criminalisé le fait de manifester. Je sais de quoi je parle : j'ai écopé de 19 amendes !

Fortement réprimé, le mouvement a été moins important et moins visible. Mais nous sommes toujours là ! Parce que les Gilets Jaunes, ce ne sont pas seulement des manifestations mais aussi de la réflexion notamment avec les Assemblées Des Assemblées, les ADA (lire aussi la rubrique Réacteur·ice·s).

Combien de personnes ont été mutilées durant la répression des Gilets Jaunes ?

Dans le collectif, il y a une trentaine de personnes donc je dirais environ une cinquantaine, mais c'est difficile à mesurer. A ma connaissance, il n'existe pas de chiffres officiels (4).
C'est difficile aussi de savoir pour les blessé·e·s parce que certaines personnes sont rentrées chez elles sans les signaler.

Notre collectif a été convoqué devant une commission de l'Assemblée Nationale pour savoir comment réconcilier la police avec les citoyen.ne.s. On a produit un rapport à ce moment-là mais je ne pense pas que quelqu'un·e du gouvernement s'en soit servi !
Macron répète qu'il n'y a pas de violences policières, alors l'Etat n'a aucun intérêt à déclarer les mutilé·e·s. On ne compte pas sur lui pour ça !

En ce qui concerne les morts dues à la police, il faut citer le très bon travail de Basta Mag, avec une enquête détaillée publiée sur son site (5).

 

mutilées

 

Diriez-vous que le nombre des violences policières croient ou qu'elles sont davantage dénoncées ?

Les violences durant les mouvements sociaux sont à la hauteur de l'avancée du système capitaliste et des contestations de ce système.

J'ai commencé à manifester il y a trente ans, en 1986. Il y avait du monde dans la rue, ça bastonnait, mais je n'y avais jamais vu d'armes de guerre. En 1986, il n'y avait pas de grenades de désencerclement. Il y avait les Voltigeurs (6) mais ils ont été officiellement interdits cette année-là.

Plus le système capitaliste se durcit, plus il va loin dans sa répression et plus il s'arme.

Nous avons vu les premières mutilations lors de la contestation de la loi Travail, mais il y a eu aussi un mort sur la ZAD du Testet (7), de nombreux blessés lors des expulsions à Notre-Dame-des-Landes…

La violence policière existe depuis la création de la police : elle est là avant tout pour défendre le pouvoir. Lors des arrestations de Juifs à Vichy, c'était déjà les gendarmes qui faisaient le sale boulot. Dans les quartiers populaires depuis que les quartiers populaires existent, il y a des morts. Mais quand j'ai commencé à y militer il y a douze ans, c'était une dizaine par an ; désormais, c'est une trentaine. Donc oui, ça s'intensifie.

Le système capitaliste ne supporte plus la moindre résistance. Ce qu'il veut nous imposer comme monde est très brutal et il nous l'impose à coups de trique.

Quelles sont les revendications des « Mutilée·e·s pour l'exemple » ?

La première chose, c'est la vérité. La vérité et la justice. C'est le plus difficile à obtenir en matière de violences policières.

Nous réclamons aussi l'interdiction totale d'armes dites non létales, mais qui le sont comme les LBD et les grenades de désencerclement. Nous exigeons le désarmement de la police parce que oui, la police tue, quoi qu'en dise Gérald Darmanin (8).

Notre première démarche est d'aller devant les tribunaux. C'est le premier endroit où l'on doit obtenir justice. C'est là que devraient être condamnés les policiers qui infligent les blessures mais aussi l’Etat qui donne les ordres. Car l’Etat est responsable.
Le préfet Lallement (9) était en poste à Bordeaux, dans ma ville, lorsqu'il y a eu les premières répressions violentes des manifestations des Gilets Jaunes. Pourtant, il a pu étendre sa politique répressive à Paris. Qui l'a nommé ? C'est bien le ministre de l'Intérieur et le président. Donc, ils sont responsables. Et ce sont également eux qui ont décidé de répondre par la violence à ce mouvement pacifiste.

Parce que oui, les mutilé·e·s étaient tou·te·s pacifistes : aucun membre de notre collectif n'est poursuivi pour des actes répréhensibles, pas même un jet de caillou ! La plupart n'avaient jamais manifesté avant le mouvement des Gilets Jaunes.

Les procédures judiciaires sont longues. Moi-même, j'ai été matraquée et défigurée par la police en 2009. C'était lors de l'expulsion d'un squat et pourtant, je me tenais à l'extérieur ! J'ai fait condamner l’Etat huit ans plus tard. Donc parfois, il y a une justice. Mais c'est une exception qui malheureusement confirme la règle.
Dans le mouvement des Gilets Jaunes, pour l'instant, aucun policier n'a été condamné, ni l’Etat.

« Les Mutilé·e·s pour l'exemple » font partie du réseau d'entraide « Vérité et Justice ». De quoi s'agit-il ?

Ce réseau existait sans être officiel : le monde des militants anti-répression est petit… Au fur et à mesure des soirées organisées pour des débats, des stands sur des événements, tu finis par te retrouver. Quand tu es mutilé ou que tu as perdu quelqu'un tué par la police, tu es lié par quelque chose d'inexprimable.

« Vérité et Justice » est un réseau d'entraide, de partage de connaissances, de mutualisation des contacts… Il permet aussi de revendiquer plus fort !
Il est assez compliqué à structurer parce qu'il est composé de victimes, de familles de victimes, sur des territoires différents, avec des collectifs issus de collectifs… Mais beaucoup de savoir-faire y sont regroupés : par exemple, les dernières familles accueillies sont déjà très organisées, elles ont déjà développé des outils de communication via les réseaux sociaux, des tracts, des logos...

Quels points communs ont les collectifs et associations de ce réseau ?

On a le même ennemi : le capitalisme qui crée la répression. C'est vrai pour ce réseau mais ça l'est pour toutes les luttes.

La pandémie a permis énormément de choses, notamment d'étendre les pouvoirs de police. Ça participe à la société de contrôle qui est difficile à combattre parce qu'elle est invisible, via les téléphones portables par exemple.
Au-delà de ce système répressif et autoritaire, voire dictatorial – je n'ai pas peur du mot – il y a aussi un système qui a besoin de moins en moins de main d'œuvre, qui s'automatise et laisse des gens sur le carreau. C'est une mue qui se fait dans la violence et pour les personnes qui ne veulent pas de ce changement, dans la répression.

Ça n'est pas près de s'arrêter, alors il faut de la convergence de luttes ! Si les écolos veulent stopper le nucléaire, allons tous manifester avec eux ! Mais quand Yanis se fait buter dans un accident avec la police (10), il faut que les écolos se bougent aussi !

Il ne reste plus que nous, avec notre volonté, notre pouvoir de résister et notre pouvoir de créer.
Résister, c'est créer et créer, c'est résister.
Il faut de la résistance et de la désobéissance civile. Qu'on reprenne le pouvoir sur nos vies. Je ne dis pas qu'il faut tout brûler. Mais commencer par éteindre sa télé, s'agiter, s'émouvoir. Et être en colère. C'est important. Moi, j'habite dans une ville où chaque soir, 4.500 personnes dorment dehors alors qu'il y a tellement de logements vacants ! Ça me met en colère et c'est bien. Il en faut pour faire bouger les choses.

Selon toi, quel regard la population porte-t-elle sur les victimes de violences policières ?

Les violences subies dans les quartiers populaires sont souvent perçues comme normales.
Une personne de couleur qui se fait « flash-baller » (11) dans les quartiers, c'est sans doute qu'elle l'avait peut-être un peu cherché… tu vois ce que je veux dire ?
On vit dans un pays aux relents racistes, héritages d'une République bananière. La plupart des gens blancs ne se rendent pas compte qu'ils vivent dans un pays raciste. Les journaux et le gouvernement s'ingénient à faire des victimes de ces violences des voleurs et des criminels qui, alors, l'ont bien cherché…

Concernant les violences en manifestation, beaucoup de gens ne sont pas au courant de ce qui s'est passé, réellement je veux dire. Ils ont retenu la violence en général et particulièrement du fait des manifestants. Si tu es mutilé, c'est peut-être que tu l'as cherché… c'est la même logique… Les commentaires sur les mutilés sont parfois brutaux. Ce n'est pas facile à entendre pour les mutilés qui s'exposent publiquement pour faire avancer les choses.
Le film de David Dufresne, « Un pays qui se tient sage » (12) a fait un peu de bien mais il est souvent projeté dans des lieux où les spectateurs sont un peu convaincus.

Quels conseils le réseau donnerait-il à une personne victime de violences policières ? Quelles démarches peut-elle effectuer pour voir ses violences reconnues et ne pas être isolée ? »

Ça dépend des circonstances, mais la première chose à faire, c'est de saisir un avocat. Ensuite, de contacter le réseau anti-répression le plus proche de là où elle vit, pour être accompagnée au mieux.
Il ne faut surtout pas trouver ce qui vous arrive normal. Ce n'est pas parce que ça fait désormais partie du système que c'est normal.

Pour tout manifestant, partez en manifestation en sachant quels sont vos droits en cas d'arrestation ou de garde à vue. On ne pense pas que ça va nous arriver, mais si : maintenant, en France, quand on part en manifestation, on peut être contrôlé, arrêté, gardé à vue. Ce n'est pas seulement quand on a « quelque chose à se reprocher ».

Nous ne sommes pas protégés parce que nous sommes – soi disant – en démocratie. Une dictature n'a pas besoin d'avoir des chars pour être une dictature. Ecoutons Snowden, écoutons Assange (13) pour prendre conscience que la dictature n'aura bientôt plus besoin d'armes pour en être une. Le système de surveillance qui se met en place empêchera de plus en plus les gens de contester.

Mais il ne faut pas baisser les bras. Cherchez autour de vous ! Il doit y avoir des poches de résistance ! Et de l'amour. C'est essentiel. J'envoie beaucoup d'amour et de courage à tout le monde. »

Contact : https://www.lesmutilespourlexemple.fr/

Propos recueillis par Fanny Lancelin

(1) https://lepressoir-info.org/spip.php?article1109
(2) LBD : Lanceur de Balles de Défense : https://fr.wikipedia.org/wiki/Lanceur_de_balles_de_d%C3%A9fense
(3) « Gilets jaunes : un neurochirurgien dénonce des blessures « de guerre » et lance une pétition contre les LBD », France Info, le 1er février 2019 : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/gilets-jaunes-un-neurochirurgien-denonce-des-blessures-de-guerre-et-lance-une-petition-contre-les-lbd_3170571.html
(4) Le 6 février 2019, une centaine de personnalités demandaient à Agnès Buzyn, ministre de la Santé, de publier les données chiffrées des blessé·e·s durant le mouvement. En vain. https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/060219/nous-exigeons-les-vrais-chiffres-de-tous-les-blesses-depuis-lacte-i
(5) « Entre 1977 et 2020, 746 morts suite à l’action des forces de l’ordre, dont 26 lors d'opérations anti-terroristes, et 78 du fait d'un agent en dehors de son service », Basta Mag : https://bastamag.net/webdocs/police/
(6) Les Voltigeurs : brigades policières motorisées mises en place par Raymond Marcellin, ministre de l'Intérieur durant Mai 1968, et dissoutes après leur implication dans la mort de l'étudiant Malik Oussekine en 1986. Certains médias ont parlé de leur retour non officiel à partir des manifestations contre la loi Travail : https://paris-luttes.info/paris-le-retour-des-voltigeurs-5280
(7) Le 26 octobre 2014, à Sivens, dans le Tarn, un militant écologiste opposé à un projet de barrage, Rémi Fraisse, est tué par une grenade. Le gendarme auteur du tir a été relaxé : https://www.ouest-france.fr/societe/justice/mort-de-remi-fraisse-au-barrage-de-sivens-la-justice-confirme-le-non-lieu-en-faveur-du-gendarme-6682339
(8) https://www.ouest-france.fr/societe/police/la-police-tue-gerald-darmanin-porte-plainte-contre-philippe-poutou-pour-ses-propos-polemiques-e5610ee4-2cc9-11ec-b215-7901ce2027d2
(9) Didier Lallement : https://fr.wikipedia.org/wiki/Didier_Lallement
(10) https://larotative.info/yanis-16-ans-est-decede-au-chru-de-4035.html
(11) Flash-ball : lanceur de LBD.
(12) http://rebonds.net/40derrierelecrandefumee/130-recreations/644-unpaysquisetientsage
(13) Edward Snowden, ancien agent de la NSA, et Julian Assange, fondateur de Wikileaks, sont des lanceurs d'alerte dans le domaine de la surveillance numérique.

 

 

Témoignage : Hédi, mutilé au Puy-en-Velay

 

Hédi a perdu un oeil durant une manifestation Gilets Jaunes. Il a écrit son histoire pour la partager humblement et courageusement lors des soirées-anniversaire de Brioude et Bourges. Il a accepté qu'elle soit publiée et il l'a également enregistrée en podcast. Merci à lui.

 

SAMEDI 20 NOVEMBRE, CES QUELQUES LIGNES POUR BOURGES ET BRIOUDE

Je vais tenter aujourd’hui de partager avec vous mon expérience. Une expérience « Gilets Jaunes » bien sûr, puisque c’est le point de départ de cette histoire, mais une expérience de vie… A l’IGPN, à des inconnus, à ma psychologue… cette histoire, je l’ai racontée, en transpirant, en tremblant, en pleurant. Mais c’est la première fois que je me livre à cet exercice, comme ça. Trois ans se sont écoulés et je peux désormais vous en parler, non sans émotions, mais sans que celles-ci ne débordent en un flot de tristesse et de colère. Avec un certain recul.

NOVEMBRE 2018

Je suivais une route paisible. La voie d’une vie tranquille comblée par mon métier de formateur, par les mélodies de mon accordéon et les paysages authentiques de Haute-Loire.
La nationale 88, cette autre route que j’empruntais tous les jours pour me rendre au travail, se faufile à travers ces doux reliefs en évitant parfois des excroissances de terre sans vie.
Mais des silhouettes ont pourtant choisi ces endroits pour se rencontrer, partager, et ont commencé à redonner vie à ces ronds-points qui se sont vite teintés de jaune, un jaune éblouissant, persistant jour et nuit. Ni la pluie, ni le brouillard, ni le froid ne faisaient fuir ces âmes solidaires, aux passés et aux vies parfois si différents. A la lumière de mes phares, les invisibles devenaient visibles et fermer les yeux n’était pas une option. Demain, j’allais pourtant en fermer un pour le reste de ma vie…

1er DÉCEMBRE 2018

Aurais-je dû avoir peur ?

Ce jour-là, le parking poids-lourds n’en pouvait plus de retenir les milliers de personnes venues se faire entendre. Il laissait fuir la déferlante jaune dans les artères de la ville. Une foule armée d’idées, de slogans, de chants et de pancartes, qui exprimait sa détresse, sa colère, criait à l’injustice. Le mouvement était beau et déjà méprisé, et le message était clair et déjà incompris. Ou plutôt, il fallait faire semblant de ne pas le comprendre, « cela leur passerait »…

Sur le parcours, appareil photo en poche, je capturais les dessins et les mots enfin libérés sur du carton, du tissu, sur les gilets. Je saisissais également de temps en temps les ambiances en filmant. Nos pas nous menèrent jusqu’à la vaste Place du Breuil qui prit la couleur fluorescente de l’espoir. Pas un flic…
J’ignorais alors que je vivais les derniers instant d’une vie que j’admirais de mes deux yeux. J’observais, je discutais, il faisait froid. Le bruyant défilé ininterrompu des tracteurs devant le portail de la préfecture animait largement l’instant. L’un d’eux marqua un temps d’arrêt pour déverser des pneus. Puis, au bout d’un moment et sans gros efforts, ceux qui avaient pour but d’ouvrir l’impressionnant portail arrivèrent à leur fin. Dans le calme, la cour de la préfecture se colorait de jaune à son tour. Les gens allaient et venaient naturellement, des jeunes, des vieux, des très jeunes, des très vieux, des familles…

Derrière les fenêtres des étages supérieurs, des visages nous observaient, nous prenaient en photo. Les caméras de BFM, ainsi que les téléphones, enregistraient cette petite victoire, cette scène incroyable déjà diffusée en boucle à la télé. Ces mêmes téléphones communiquaient avec les autres groupes, les ronds-points, nous maintenaient informés de l’évolution des choses à travers le pays. Je garde en mémoire ce moment émouvant où l'une des plus grandes banderoles a été placée devant l’entrée du bâtiment : « reprenons notre destin en mains ». Et ce n’était pas que des mots : une réelle prise de conscience, une volonté de se réapproprier un pouvoir de décision naissaient. Nous avions une histoire commune et les poings levés comme un seul.

Le moment était puissant et j’oubliai l’heure. Pourtant, je devais m’assurer de ne pas partir trop tard, je devais prévoir du temps pour passer prendre les billets pour le concert de ce soir et me débarrasser de cette odeur tenace de fumée. Changement d’ambiance…

Le monticule de pneus avait été déplacé à l’intérieur de la cour. Toujours pas un flic. Jusqu’au moment où, un gendarme ouvrit la fenêtre qu’un manifestant tentait d’ouvrir. Les quelques fonctionnaires armés décidèrent de procéder à l’évacuation de la cour. C’est le seul moment de tension auquel j’ai pu assister ce jour-là. Je me tenais à distance comme depuis le début car je n'étais pas venu me battre, je ne voulais surtout prendre aucun risque. La foule se précipita vers la sortie, gênée par les battants du portail qui s’ouvraient et se refermaient. Certains ont en vain essayé de garder leurs positions à l’aide des lourds pneus, essuyant de violents coups de matraques et des jets de gaz lacrymogène. Des citoyens désarmés et aux visages découverts faisaient face aux quelques gendarmes, à peu près cinq. Ces citoyens n’avaient rien à se reprocher, et sans doute rien à perdre non plus. Quel était le sens de tout ça ? Allions-nous changer le cours de l’Histoire aujourd’hui, ou tout au moins, allions-nous nous faire entendre, pour une fois ?

Les uniformes réussirent à maintenir le portail fermé en attendant qu'arrivent une chaîne et un cadenas. Voilà, nous étions là, dans un nuage de fumée. Ici, on toussait jusqu’à vomir ; là, on courait à la recherche de sérum ou d’eau pour se rincer les yeux. Certains parlaient aux hommes en bleu à travers les barreaux ; d’autres, en s’aidant de ce qu’ils trouvaient, s’obstinaient à vouloir briser la chaîne du portail, symbole d’une séparation, d’une fracture. Le face à face dura un bon moment.

C’est alors que je sortis mon appareil pour filmer une de ces scènes. Mon doigt s’abaissa lentement sur le bouton qui déclencha le début de l’enregistrement. Une...deux… à la cinquième seconde, une violente explosion retentit à hauteur de mon visage et me fit reculer. Puis du noir à gauche, puis le silence. J’ai d’abord pensé à une grenade lacrymo, d’ailleurs je ne connaissais que ça. J’allais me laver l’œil et retrouver la vue, ça ne devait être que ça, il fallait que ça ne soit que ça. Je me retrouvai dans cette bulle de silence et d’effroi, dans laquelle le temps n’existait plus. J’eus le réflexe d’incliner la tête vers le bas et de poser ma main sur mon œil dont la substance épaisse glissa entre mes doigts pour finir au sol. Mon regard se mit à la recherche d’aide. « Il faut vite m’emmener à l’hôpital, mon œil, je ne veux pas perdre mon œil, pas ça. » Je me tournai vers les gens qui se trouvaient derrière moi. Leurs regards effarés confirmèrent la gravité de la blessure. Mon gilet jaune devenu rouge, je me raccrochai à un fil d’Ariane, à un fil d’espoir ténu, prêt à rompre. Non, je ne veux pas perdre mon œil. C’est impossible.

A aucun moment je n’ai perdu connaissance. Accompagné des personnes qui m’ont rassuré et prodigué les premiers soins, je levai le poing une dernière fois et je quittai les lieux en direction du véhicule des pompiers garé loin, trop loin.

LES « MUTILÉ·E·S POUR L’EXEMPLE », DE GRANDS CŒURS AUX CŒURS GROS

Nous cheminons bien sûr individuellement, en réalisant qu’une nouvelle vie s’impose à nous, en faisant face à ce qui nous est arrivé. Mais aussi en essayant de surmonter l’épreuve de la mutilation, un véritable deuil, une épreuve qui en cache bien d’autres. En effet, elle marque un arrêt brusque à nos activités, professionnelles ou personnelles, vient compromettre des projets. Elle provoque aussi des ruptures, altère notre rapport aux autres… vient éclabousser largement nos vies. Nous nous voyons profondément changer. Ainsi, chacun évolue à sa façon, comme il le veut et comme il le peut.

Nous cheminons également collectivement avec « les mutilé·e·s pour l’exemple », un collectif sur le point d’évoluer en association, constitué de victimes de violences policières, de violences d’Etat. Disséminés dans la France entière, nous nous réunissons quand nous le pouvons pour marcher ensemble contre les violences policières. C’est lors de la dernière marche d’Amiens, les 16-17-18 octobre 2020, que j’ai eu le plaisir de rencontrer d’autres blessés pour la première fois. Nous nous sommes rencontrés, raconté nos histoires, nous avons parlé de nos souffrances et de nos colères communes sans crainte d’être jugés. L’entraide sous toutes ses formes, juridique, psychologique, financière… résume l’existence du collectif car la mutilation est seulement la trace visible.

Hédi